Idir fait partie des gens qui ont galéré avec le permis. Après 119 heures de cours de conduite, il raconte comment son père, chauffeur de taxi, a pris les choses en main. Démarrage en pente.

Imaginez Einstein qui donne des cours Acadomia à Tom Sawyer redoublant sa quatrième techno. Mon père m’enseigne la conduite, la dissemblance est tout aussi absolue. Quant au formidable défi que cela représente et bien… Tom Sawyer, lui au moins, il savait lire. Mettre un volant entre mes mains, c’est essayer en pure perte d’enfiler des chaussettes et une paire de bottines aux pieds d’Huckleberry Finn, saint-patron de la  sauvagerie. J’avais 30 ans, en 2011, la première fois que je suis monté dans une voiture, côté conducteur. La France était un empire que mon père conduisait déjà.

Entre le maître et l’élève, il y a un univers en expansion. Le pire qui apprend du meilleur. Papa et moi sommes tellement différents que ça n’a plus de sens. Comme si, il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, Dark Vador avait dit : « Je suis ton père, Schtroumpf à lunettes ». Quarante ans de carrière et d’excellence au service des taxis parisiens ont fait de papa une légende de la conduite. Un levier de vitesse bien en main, il fait la même chose avec les bouchons de l’A86 que Moïse et son bâton avec la Mer rouge. Ses créneaux défient tellement les lois de la trigonométrie qu’on a dû recalculer le chiffre Pi pour tenter de les expliquer. Le grand Garry Kasparov a perdu deux parties d’échecs contre un ordinateur IBM. A ce jour, aucun GPS ne rivalise avec le cerveau de « padrè » dans le dédale des rues de Paris. Une anecdote, tirée des mémoires du  docteur Erling Öquist, pourra en témoigner.

Ce vénérable scandinave fût éjecté d’un siège bien confortable à l’académie royale des sciences de Suède en 2003, après ses vacances en France. En rentrant au pays, il avait eu l’idée totalement farfelue de proposer le prix Nobel de physique à un chauffeur de taxi parisien, pas super poli, mais qui l’avait déposé à l’aéroport Charles de Gaulle « 10 minutes avant d’être parti de gare de Lyon » prouvant ainsi que la téléportation et les voyages temporels étaient possibles hors des sphères ténébreuses de la physique quantique. Il fut réintégré cinq jours plus tard quand son supérieur, le président de l’académie, admit le prodige après avoir pris le même taxi, au même endroit, et essuyé les mêmes remarques désobligeantes quant à l’indigence du pourboire. De ce scoop, il ne reste qu’un porte-clés « Prix Nobel diesel » envoyé de Suède par colissimo à la maison et décorant pour toujours le trousseau de Papa.

Un fils indigne

Les chats font donc bien des chiens, et quiconque me voit conduire penserait que je suis né à la casse. Derrière un volant, un dogue de fourrière aurait plus de prestance, celui avec des trous dans la fourrure qui boit la flaque d’huile au fond d’un pneu de tracteur, toutes les fois où vous allez à la casse remplacer un phare brisé. On voit tout de suite que j’ai découvert la conduite au coin du feu, durant la dernière pluie. J’ai peur, je stresse, ma sueur transforme l’habitacle de la voiture en un hammam turc rempli des candidates de Miss Maman Zaïre. Quand je pense « passe la première » la voiture recule en biais ou l’essuie-glace avant s’enclenche tout seul. Mes pieds sur les pédales font avec mon cerveau ce que l’Algérie a fait avec la France : ils ont pris leur indépendance. Quant à ma main droite, vu tout ce qu’on a vécu ensemble, je l’aurai crue plus dégourdie avec un levier de vitesse.

La panique à bord rayonne dans le monde extérieur par une tenue de route digne d’une partie de Mario Kart jouée pendant une crise d’épilepsie. Un match de hockey sur gravier disputé avec un ballon de rugby donnerait des trajectoires plus droites. Bref, si le code de la route avait été écrit en hiéroglyphes, j’aurais été la huitième plaie d’Egypte. Mes difficultés en conduite sont inouïes, pourtant elles ne m’ont pas surpris plus que ça. L’habitude sans doute. C’est dur depuis que j’apprends à faire mes lacets. Tout ce que j’entreprends dans la vie, je ne le réussis qu’à condition de suer toutes les tripes de mon corps. Du temps, du  travail, des pleurs et de la douleur, le prix de la réussite doit être à peu près le même pour tout le monde. Sauf que j’ai jamais eu dans l’idée de monter une entreprise en partant de la monnaie au fond de mes poches ou de battre Appolo Creed au dernier round. J’en chie des noix de coco pour les trucs de base. Mon cerveau est comme une forteresse Vauban, rien y entre avant d’en avoir fait un siège méthodique. Il faut des mois, voire des années, pour faire tomber le moindre savoir dans ma caboche. C’en fut ainsi pour presque tout : les mathématiques, les cours à la fac, l’hygiène bucco-dentaire, l’orthographe (sans surprise) et le reste. J’étais le genre d’élève qui pouvait, dans une dictée, écrire Ananas en oubliant les « A ».

La liste des domaines où je suis sous-doué est longue comme Le Seigneur des Anneaux avec les annexes en elfique. En conduite, je devais avoir des prédispositions à la naissance, si ce n’est des super-pouvoirs, pour m’emmêler les pinceaux. Déjà à l’époque, j’étais le dernier enfant de la cité à retirer les petites roues arrières de sa bicyclette. Pour qu’on arrête un peu de se payer ma poire et de m’en balancer par les fenêtres, j’ai passé tout l’été 1989 à verser ma gabelle en genoux et en coudes déchiquetés à la voirie de Bondy, mondialement connue pour la râpe à fromage qui lui sert de bitume. J’ai dû perdre un litre de sang et un peu de mes poignées, mais en rentrant en CM1 je savais faire quelque chose pour la première fois de ma vie. C’était l’année où je découvrais les multiplications de fractions, que je n’ai réussi à maîtriser qu’en quatrième, le temps des équations. Mes doigts s’en souviennent encore. Même après cinq années d’études d’histoire, X et Y sont les lettres que j’ai le plus gravées sur du papier à carreaux à force de bachoter.

Cette période me rappelle ce que je vis aujourd’hui avec le permis. Une succession ininterrompue d’échecs, de 02 et de 03/20, alors que je m’usais tous les soirs sur mes cahiers comme un esclave dans sa mine de sel. Avec la conduite, les maths et l’orthographe montent sur le podium de tous les traquenards envoyés par la vie pour que je goûte de la terre. C’est ma routine. Depuis le berceau, l’échec me suit comme un chien. Mais c’est le meilleur des maîtres : aujourd’hui, j’ai un BAC S et je suis journaliste.

Le sixième sens

Si Jésus était de ce monde, il aurait signé mes diplômes tellement c’est un miracle d’Allah de les avoir eus. Avec de l’acharnement, de la résistance et du temps, je pensais que le permis finirait aussi, comme le reste, par tomber dans ma poche. Sauf que l’auto-école, ce n’est pas l’école. Enchaîner les nuits blanches à la lampe de chevet ne serre ici strictement à rien et ce n’est pas vos impôts qui paient les leçons et les sorties au Louvre. « Le temps c’est de l’argent » est la profession de foi de tous ces vendeurs de code. Pour chaque heure prise, il faut cracher un « klaoui » de 50 euros au bassinet. A ce jour, j’ai vu la grande aiguille de l’horloge incrustée dans le tableau de bord d’une 206 à double pédales faire 119 fois le tour du cadran. Mes économies, mon salaire et l’ébène de mes cheveux vont y passer mais le permis reste un rêve. Un rêve devenu cauchemar.

Ce papier si mignon, si rose-bonbon, est aujourd’hui la source de mon plus noir désespoir. « Ah bon ? Tu as touché le fond ? Ben ça alors, je crois que tu peux encore creuser un peu… » m’a dit père lors de ma toute première leçon de conduite en sa compagnie. J’ai calé, deux secondes après avoir touché les clés. « Conduis avec les fesses« , conseilla-t-il, avec le sérieux et la chaleur humaine d’un Vladimir Poutine au cœur de l’hiver. Désespéré, j’avais envie de lui répondre qu’avec 6 000 euros sortis de mes poches, l’auto-école a largement mis à contribution mon popotin dans mon apprentissage de la conduite. Mais Monsieur Hocini déteste par dessus tout la vulgarité. Je me mordis donc très fort la langue pour écouter sans mot dire papa poursuivre doctement sa leçon sur l’art de conduire avec son cul : « Ton cerveau pense que démarrer une voiture c’est de la magie. Deux trois incantations des pieds, un mouvement de la main droite et avec l’aide de forces obscures et une pointe de chance, ça démarre. Eh ben non ! Si tu veux faire de la magie, prends les commandes du Poudlard Express ou un avion de Royal Air Maroc. Si tu veux conduire une voiture, commence par utiliser ton séant de la taille du Brésil ». Père ne plaisante jamais avec son art, la conduite. Je savais donc qu’il était plus que sérieux avec son fessu conseil. Mais mon cerveau étant ce qu’il est, je ne comprenais pas très bien le rapport entre une voiture et le plus gros muscle du corps humain. A la rigueur il y a peut-être une association d’idées à exploiter autour des mots « moteurs à explosion », mais je m’en voudrais de gâcher toute la bonne odeur du diesel.

« Oh tu dors là ! Concentre toi ! » aboya papa, me tirant du puits sans fond de ma perplexité. « Au volant d’une Peugeot, ça se passe comme ça : un, tu démarres« ,  un ordre que j’exécutai sans hésiter. « Ensuite tu embrayes. Passe la première. Commence maintenant à lever le pied tout doucement. Tu t’es jamais demandé, je suppose, ce qui se passe à ce moment là dans la mécanique bien huilée d’un moteur à explosion. C’est simple comme salam. Dans une caisse, il y a deux arbres de transmission : l’arbre-moteur et l’arbre-récepteur. Avec tes deux pieds, tu es en train de commander le glissement de leurs disques respectifs pour qu’ils s’emboîtent. En d’autres termes, la boîte de vitesses se solidarise avec le moteur  pour que tu puisses le commander. Une perspective qui, comme tu le vois, fait vibrer toute la machinerie de bonheur. Le point où ça grelote le plus c’est sous ton siège, là où sont posées tes fesses. Cette si grande énormité, qu’on croit que je t’ai conçu avec une hippopotame, va commencer à vraiment te faire des guilis. Tu sais alors que c’est le bon moment. Maintiens l’embrayage du pied gauche, accélère du droit, lentement, tout en continuant à désembrayer pour de bon. Voila c’est fait. CQFD BARI » (Ce qu’il Fallait Démontrer Bon à Rien Institutionnalisé).

Problème de transmission

Mince. J’aurai dû lui demander comment on fait les bébés au petit-déjeuner, j’aurais été une épée à cette heure-ci, ou au moins j’aurais su ouvrir une bouteille de lait. En deux minutes, mon géniteur a fait mieux que trois moniteurs épuisés – mais richissimes –  en 119 heures de cours. Habitué à toutes les gammes de vibration du fait d’un transit intestinal digne du Jurassique, mon « tarpé » devenait un atout – de bon poids – dans la quête du permis. J’irai même plus loin : j’ai découvert le sixième sens !

C’était écrit que ses conseils allaient être excellents. Malgré tout, ça m’en a coûté d’avoir accepter la chose que j’ai toujours voulu éviter sur mes joues à la remise des bulletins : un coup de main de papa. A 32 ans, six mois à peine après avoir pris mon indépendance vis-à-vis du domicile familial, je vais me remettre sous la coupe de l’homme qui est à son ceinturon ce qu’Indiana Jones est à son fouet. La génétique et la culture maghrébine faisait déjà de moi l’esclave corvéable à volonté du daron le moins patient du monde. Désormais, me voilà totalement à la merci d’un caractère de Cerbère, dans un monde fait de ronds-points et de panneaux routiers où je ne suis rien de moins qu’un analphabète, mais que papa domine si totalement que les rumeurs faisant de Schumacher le fils d’un Algérien viennent de l’excellence de sa conduite.

La première leçon, le démarrage du moteur, s’est admirablement bien déroulée comme le veut la tradition du débutant. Mais la suite est écrite. L’homme a la patience d’un tigre et j’apprends à la vitesse d’une noix de Saint-Jacques. Pour le père, conduire c’est aussi naturel que respirer ou faire pipi dans la neige. Pour le fiston, la route c’est du Quidditch. La transmission de savoir va poser problème, autant brancher une clé USB dans un encrier. Heureusement, miracle de l’ADN, la nature est bien faite. Telle la pièce d’un puzzle, le petit creux que forme la main de mon père quand il joint tous ses doigts s’emboîte parfaitement avec l’harmonieuse courbure qui part de ma pommette gauche pour finir un peu au dessus du menton. Après tout, la table de 9 et la politesse sont bien rentrées par là, la conduite routière y fera assurément son chemin. Appelez-moi Schtroumpf fiston tellement je vais avoir les joues bleues. A suivre…

Idir Hocini

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