Celui qui affirme vivre à Bondy sans avoir connu de plans galères n’est qu’un fieffé menteur ou bien se nomme Gilbert Roger. Je veux bien croire que ce dernier, chef de notre clan, s’amuse à chaque fois qu’il sort, la jouissance de sa magistrature (il est le maire patenté de notre cité) lui procurant un nombre incalculable de soirées dites « de chez l’ambassadeur ».

Notre grand maximo excepté, tous les Bondynois ont un jour connu ce traumatisme, cette immense désillusion qui nous a conduit à nous préparer trois heures dans la chambre, deux dans la salle de bain et une dans les toilettes après que notre mère nous ait éjecté afin que nos sœurs puissent se laver, tout ce temps à se faire beau pour une soirée imaginée aussi explosive que celles qu’on voit dans les clips de rap américains.

Seulement voila, à l’arrivée pas de piscine, pas de sculpturales latinas en bikini deux pièces et surtout pas de nourritures à foison. Non, rien de tout cela, juste nous et la bande de romanos nous servant d’amis prostrés devant le quai 51 de la gare Magenta à 1h05 du matin, observant la mine déconfite le panneau d’indication d’horaires des trains : le prochain RER en direction de Bondy n’arrivant que 4h39 plus tard.
Nous voila donc coincés dans ce monde inconnu qui nous toise de haut et nous méprise : Paris intra-muros.

La mécanique infernale du plan galère peut commencer. Le Haut Conseil Bondynois toujours loquace à définir les paradigmes constitutifs de notre civilisation donne une définition simple et concise d’une soirée maudite: longue, loin, lourde (ou relou).

Un plan galère ne peut se faire à deux pas de chez soi, ça serait trop simple, non il vous faut pour valider votre P.G. reprendre à votre compte cette tradition initée par Moïse et son peuple : il va falloir marcher longtemps, très longtemps. Les 11km de Paris à Bondy effectués à pied, de nuit dans le froid hivernal, sous une légère pluie glaciale, des chaussures de ville aux pieds, empruntées au voisin qui chausse une taille en dessous, constituent l’archétype du plan galère.

Mais réduire un plan galère à une soirée de marche serait encore trop simpliste.
Une journée consulat passée à faire la queue dès quatre heures du matin pour un passeport vert (le passeport algérien) qu’on nous délivrera que 6 heures plus tard, c’est long c’est loin et c’est lourd.
Faire les courses avec sa maman au marché des Bosquets entouré de tout le concentré du matriarcat hystérique de banlieue est un également un summum en matière de journée pourrie.
Un plan galère peut prendre plusieurs formes, ce qui compte c’est qu’il soit un souvenir douloureux, voire éducatif.

Mais pourquoi avoir été aussi crédule ? Comment ai-je pu croire que mon ami Yacouba avait une soirée dans un pavillon chic de la banlieue Ouest, bondé de femmes faciles et qu’en plus il insiste pour m’en faire profiter ? De retour bredouille dans ce merveilleux compagnon de galère qu’est le Noctambus, j’ai réfléchi à la question.

Si vraiment mon ami avait accès à de telles festivités, croyez-vous qu’il en parlerait ? Evidemment que non. Il aurait organisé discrètement son évasion de Bondy par des chemins détournés, portable éteint bien sûr, me laissant moisir ce samedi soir comme un vieux rat, devant une rediffusion de Charmed ou de Julie Lescaut.

Idir Hocini

Idir Hocini

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