Ma nuit d’hôtel à Barbès n’a pas été de tout repos, et pour cause. Mes voisins de palier, un jeune couple suédois, s’en sont donné à cœur joie, et comme les murs ne sont pas du tout insonorisés, j’ai ce mardi matin des yeux de zombie. J’aurais bien aimé faire la grâce matinée, mais le devoir m’appelle. Je redescends donc dans l’arène, afin de prendre la température de l’élection présidentielle algérienne, dont l’issue s’annonce indécise, comme chacun sait… 

La veille, j’avais repéré un bistrot sympa, je me suis dis « voilà l’endroit pour humer l’ambiance ». Sur place, je commande au comptoir un café et un croissant, le tavernier me répond sèchement : « Café, oui, mais les croissants, tu as la boulangerie d’en face, sinon y a des ftayara (une sorte de crêpe). » Je suis un peu déstabilisé par son ton très familier – certes, on est tous cousins, ici, mais faut pas charrier quand même ! Je souris bêtement de crainte de revivre ma mésaventure d’hier, et pour ne pas vexer le patron, je sacrifie mon croissant rituel pour une spécialité locale.

Cet endroit, très sympathique ma foi, a une particularité : il ne commercialise pas d’alcool mais propose exclusivement du thé à la menthe et du café. Le public qui fréquente ce lieu est très varié : jeunes clandestins, retraités, religieux et même des personnes qui viennent de sortir de garde à vue du commissariat voisin. Je m’assois près d’une personne d’un certain âge, me disant qu’en sa compagnie je ne serai pas détroussé de mes maigres deniers.

Maîtrisant très peu l’algérien, j’entame la discussion en français. A ma grande surprise, mon voisin de table parle la langue de voltaire – moi qui étais persuadé qu’à Barbès, seul l’arabe avait droit de cité. Il regarde en hochant la tête en direction d’un groupe de jeunes attablés près de nous : « Ah les jeunes ! dit-il, il est 9 heures du matin, et ils sont même pas en train de chercher du boulot, ils sont là à rigoler au lieu de retourner au bled pour contribuer à la réussite de notre pays. Ils viennent ici perdre leur temps, faire du trafic en tout genre et en plus, ils sont sans papiers. »

Je lui rétorque que malheureusement, c’est la misère au pays qui les a poussés ici. « Quelle misère ? enchaîne-t-il, énervé. L’Algérie, c’est un pays riche, on n’a plus de dettes, le gouvernement a mis en place des programmes sociaux et éducatifs en faveur de la jeunesse… La vérité, c’est que nos jeunes, ils veulent pas bosser, ce sont des fainéants ; regarde, maintenant, les Chinois viennent en masse prendre le boulot que la jeunesse algérienne rechigne à faire. »

Il s’arrête un instant de parler, retire de sa poche une petite boîte métallique, d’où il sort une pincée de tabac, qu’il enfonce ostensiblement dans sa bouche. Il me rappelle mon papy qui avait l’habitude de consommer ce produit et qui, malheureusement, en est mort. Je le dis à mon compagnon de table : « C’est le mektoub, répond-il, nous allons tous mourir un jour, je n’ai pas peur de la mort, la seule chose qui me fait peur, c’est de na pas être enterré dans mon village de Kabylie ; c’est pour cela que depuis quelques années, compte tenu que le rapatriement d’un corps, ça revient cher, tous les hommes du village qui résident en région parisienne, se réunissent tous les ans pour verser dans une caisse la somme de 15 euros chacun. Cet argent sert aux frais des obsèques en tous genres. »

Sur ces mots, il me quitte pour aller rejoindre un groupe d’amis. Je me lève également pour partir du café, quand je suis interpellé par un jeune : « He ! Cousin ! T’as pas deux euros, je viens de sortir de garde à vue, j’ai pas une tune sur moi, vas-y, paye-moi un café. » Je le lui paie, son café, et une ftayar en plus. En sortant du bistrot, je vérifie que mon portefeuille est toujours sur moi.

Chaker Nouri

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Chaker Nouri

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