Certains soirs, pour rentrer chez lui, Stéphane Gatignon, maire de Sevran, en Seine-Saint-Denis, doit passer un check-point de police, comme dans une ville assiégée. Une opération est en cours et l’hélicoptère de la préfecture quadrille le ciel. Pourtant, le jeune édile de 41 ans, l’affirme : il y a de la vie et de l’espérance dans sa ville de plus de 50 000 âmes. Mais tous les efforts entrepris pour améliorer le quotidien des habitants sont comme annihilés par le trafic de drogue qui gangrène tout. Stéphane Gatignon s’est associé à Serge Supersac, policier à la retraite et ancien dirigeant d’une compagnie de CRS en Seine-Saint-Denis. A eux deux, ils ont commis un livre, « Pour en finir avec les dealers » (éd. Grasset), paru en avril. Et comment en finir ? En légalisant le commerce de cannabis dont la France est le premier pays consommateur en Europe en dépit de sa législation, la plus sévère de l’Union européenne.

Dans un récit « de terrain » de 220 pages, l’élu et l’ancien flic prennent la plume en alternance pour raconter leurs expériences et les conclusions qu’ils en ont tirées. Page 204, le maire et conseiller régional Europe Écologie-Les Vert tire la sonnette d’alarme : « Je sais qu’il faut en finir avec la prohibition des drogues dites douces car sinon la banlieue, et ma ville en particulier, passeront bientôt sous la coupe du crime organisé. Je n’ai pas peur de dire les choses qui habituellement sont tues parce que j’ai peur de la société que nous laisserons à nos enfants. »

Outre la vision politique du jeune élu qui justifie sa position peu orthodoxe, l’ouvrage contient une partie historique retraçant la naissance de la prohibition du cannabis en 1970 jusqu’à nos jours, en 2011, où la réalité rejoint parfois des scènes de fiction du film produit par Luc Besson, « Banlieue 13 ». Mais son intérêt réside surtout dans les analyses sur la banlieue produites par ces deux forts en gueules, qui n’ont pas peur de clamer tout haut ce qu’ils pensent, quitte à déplaire à la hiérarchie, comme ce fut le cas pour Serge Supersac, tout au long de sa carrière de flic.

L’effet pervers de la politique du chiffre et la contre-productivité de la stratégie politique de Nicolas Sarkozy depuis 2002, en matière de sécurité, font partie des critiques acerbes qu’adresse Supersac. Lui qui était sur le terrain à La Courneuve en 1983 lors des premiers affrontements jeunes-police consécutifs à la mort du petit Toufik, abattu par un agent de la RATP excédé par le bruit, raconte en détails « comment nous sommes passés des échauffourées à des guérillas », comme celle de Villiers-le-Bel en 2007.

Et il n’y a pas que les relations population-police qui sont passées au crible des deux auteurs de « Pour en finir avec les dealers » : carte d’identité des caïds et des dealers, système judiciaire, inégalités fiscales et territoriales, ordre public, etc., etc. Les visions du fonctionnaire de police et du maire débouchent sur une approche globale de la problématique liée à la prohibition du cannabis, et à ses conséquences, avec des exemples concrets, études et chiffres à l’appui.

Et quand page 217, Stéphane Gatignon propose que des agriculteurs plantent des champs de pavot et d’herbe plutôt que des OGM en Île-de-France, il ne plaisante pas du tout. « Nous vivons dans le culte de l’agriculture subventionnée, mais je pense au contraire que la cannabiculture, en plus d’être créatrice d’emplois, peut être rentable sans aide extérieure. Quant à l’État, cela lui permettra d’engranger de nouvelles recettes fiscales avec lesquelles il pourra financer une politique de santé publique digne de ce nom, pour lutter contre la dépendance aux produits et encadrer la consommation. »

Car les deux hommes, se gardant bien de promouvoir l’usage des drogues dites douces, veulent en finir avec l’hypocrisie d’un système qui crée des hiérarchies entre les fléaux pour la santé publique que sont la consommation d’alcool, légale, et celle du cannabis, totalement illicite et dont l’interdiction permet tous les trafics et la mise sur le marché de produits coupés au goudron, pneu ou excréments de chameaux…

Et de rappeler d’une seule voix dans leur avant-propos, que dans des pays en paix comme le Mexique, des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie à cause du trafic de drogue. Ils expliquent aussi, qu’un peu partout dans le monde, la violence engendrée par le narcotrafic augmente de façon inquiétante et que la France n’est pas épargnée, menacée un peu plus chaque jour dans ses valeurs républicaines. Les deux hommes se réfèrent à Roosevelt qui avait prononcé cette phrase : « La seule chose dont nous devrions avoir peur, c’est de la peur. » « Devenu président des États-Unis, il la mit en pratique et prit ses responsabilités en imposant la levée de la prohibition à des mafias qui lui promettaient la mort. Animés du désir de susciter la même réaction de courage, nous parlons aujourd’hui pour qu’enfin les choses bougent. »

Il n’est certes pas encore arrivé le jour où tous les tabous tomberont autour des drogues « douces », où s’étaleront à perte de vue, dans les campagnes françaises, des champs d’herbe à fumer, légaux et contrôlés par l’État. Mais Serge Supersac et Stéphane Gatignon ont ouvert une brèche, un débat, ils ont apporté leur vision des choses et des solutions, les leurs, à un problème de société. Avec l’espoir d’en finir, un jour peut-être, avec les dealers et les trafics qui pourrissent tant de vies parmi celles des six millions de personnes qui vivent dans les quartiers « sensibles » de France.

Sandrine Dionys

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