Toutes les femmes n’ont pas la grossesse bénie de Rachida Dati. Intérêt, mystère et impatience entourent la naissance à venir de l’enfant tardif. Rien de comparable avec le déni et le rejet dont certaines sont parfois victimes. En banlieue, la réalité pour les jeunes filles aux grossesses « dérangeantes » est tout sauf rose. Être enceinte quand le géniteur préfère conserver l’anonymat est un parcours de la combattante, qui plus est lorsque l’on vit dans une cité, ou que l’on est issue d’une famille où la chasteté, avant et hors mariage, reste une valeur morale très importante.

Monia*, aujourd’hui âgée de 23 ans, maman d’un petit garçon de 4 ans, a vécu une grossesse moralement très éprouvante. Durant sa jeunesse, elle accumule de petites erreurs de parcours et s’éprend de la mauvaise personne. « J’étais jeune et insouciante, et n’avais pas vraiment idée des conséquences que pouvaient avoir mes actes. À cet âge-là, les filles se sentent en sécurité lorsqu’elles sortent avec un « bad boy », c’était complètement mon cas, je sortais avec « le grand de la cité », celui que tout le monde respecte, j’étais impressionnée par lui. » Monia m’avoue avoir beaucoup de remords : « Si c’était à refaire, je choisirais un gentil garçon plutôt qu’un caïd. »

En effet, le jour où elle apprend sa grossesse, son petit ami était incarcéré depuis un mois pour braquage. « Lorsque j’ai su que j’étais enceinte, c’était la pire chose qui pouvait m’arriver. Lui était en prison et moi, j’étais complètement déprimée. Déjà que je ne pouvais plus le voir, ça ne pouvait pas être pire. » Avant de l’annoncer à son petit ami ainsi qu’à ses proches, Monia voulait être sûre de bien vouloir le garder. « J’étais complètement perdue et effrayée, alors j’ai demandé conseil à une amie avec laquelle je n’avais pas parlé depuis longtemps. C’est une fille pieuse qui s’y connaît beaucoup mieux que moi en matière de religion. Elle m’a conseillé de garder mon bébé, car certes, j’avais fait une erreur, mais il ne fallait pas que j’en commette une seconde. »

Monia décide donc de garder son bébé. Le plus dur reste alors à venir, son petit ami lui demande d’avorter : « Lorsque je lui ai annoncé que j’étais enceinte de lui, il a d’abord été sous le choc, puis il m’a demandé de « le faire passer », il ne voulait même pas employer le terme avorter. » Ainsi son petit ami lui fait comprendre que si elle refuse, leur histoire en restera là. Elle ne cède pas à son chantage et garde son bébé, espérant tout de même qu’il changera d’avis.

Mais Monia n’est pas au bout de ses peines, sa mère apprenant la nouvelle, elle ne veut plus d’elle sous son toit. « Le plus dur n’est pas d’avoir été mise à la porte, le plus douloureux a été de voir sa mère avec un tel regard de mépris et de haine ! Elle m’aurait planter un couteau, ça m’aurait fait moins mal ! » Monia sera hébergée un temps chez sa tante avant de se prendre en charge seule : elle bénéficie d’une aide pour parent isolé et met de côté ses études pour travailler à plein temps dans une mairie. En tant que mère célibataire, elle trouve un logement assez rapidement, son accouchement lui donnera finalement l’occasion de renouer avec sa mère.

Les deux premières années furent les plus difficiles pour elle : concilier un emploi à plein temps et élever seule un bébé lorsque l’on a tout juste 19 ans n’est pas évident. On peut dire adieu à une vie de jeune fille : « En un mois, j’ai eu l’impression d’avoir pris 10 ans, j’ai dû prendre mes responsabilités, mais aujourd’hui je déconseille à quiconque d’avoir un enfant aussi jeune surtout lorsque ce n’est pas prévu. Ma grossesse a été pour moi un énorme coup de fouet. »

Monia n’est pas la seule à qui ce genre d’histoire est arrivé. Cindy* vit aujourd’hui une aventure similaire. Âgée de 22 ans, elle a donné naissance à une petite fille il y a tout juste deux mois. « Mon ami et moi étions ensemble depuis six mois lorsque je suis tombée enceinte. Il était d’abord prêt à assumer puis a finalement refusé la paternité. » Selon Cindy, son petit ami aurait été effrayé par la réaction que ses parents auraient pu avoir ; elle a donc hésité quant à sa grossesse : «  Je me suis rendue au planning familial, j’ai exposé les raisons qui auraient pu me pousser à l’avortement, et on m’a dit qu’elles n’étaient pas suffisantes et que ce serait un mauvais choix. »

Cindy prend donc son courage à deux mains et décide de l’annoncer à sa famille. « C’était très dur de leur dire, je savais qu’ils allaient être très déçus : tomber enceinte sans être mariée, surtout dans ma communauté, c’est très mal vu ! » En effet, Cindy, jeune femme d’origine haïtienne, a subi beaucoup de réflexions péjoratives venant de son voisinage mais dit y être aujourd’hui totalement indifférente. En apprenant sa grossesse, sa mère désabusée prend tout de même sa défense et dissuade son mari d’exclure Cindy de leur domicile. Puis la question de l’identité du père entre en jeu : « Quand mon grand frère a su que j’étais enceinte, son premier réflexe était de vouloir casser la gueule au père ! » Son père et sa mère ont ensuite voulu rencontrer les parents du géniteur, ceux-ci préférant la jouer incognito.

Soutenue par son entourage, Cindy, en congé parental, profite alors des joies de la maternité. Vivant encore chez ses parents, elle peut pour l’instant gérer financièrement sa situation de mère célibataire et ne compte pas arrêter ses études. Elle passera bientôt son concours d’aide-soignante et se dit prête à laisser une seconde chance au père de sa fille s’il revient un jour. Pour toutes les Rachida dont le patronyme n’est pas Dati, grossesse sans père rime souvent avec détresse.

Widad Kefti

* Les noms ont été modifiés

Widad Kefti

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