C’est un anniversaire qu’elles auraient souhaité ne pas fêter. Un anniversaire sans faste, amer, pour beaucoup. À Paris, ce mardi 13 avril 2021, les principales concernées par la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées » -votée sous le mandat de François Hollande, ont réuni plusieurs centaines de personnes pour demander comme chaque année son abrogation.

Tuées, violées, précarisées : votre putain de loi, on n’en veut pas.

En français souvent, en espagnol régulièrement, les travailleuses du sexe présentes ont dénoncé la politique gouvernementale à base d’un « Tuées, violées, précarisées : votre putain de loi, on n’en veut pas » tranchant.

« Arrêtez nos agresseurs, pas nos clients ». Le message de beaucoup de travailleuses du sexe.

Dès l’application de la loi du 13 avril 2016, les associations de travailleuses du sexe libres -ou association de santé communautaires- n’ont eu de cesse de condamner le texte, sur le fond et la forme, à coup de rapports ou de productions médiatiques. La loi repose sur quatre axes : la lutte contre les réseaux de proxénètes, l’éducation, un parcours d’aide à la sortie de la prostitution, et sa mesure phrase : la pénalisation du client.

Désormais, les personnes qui solliciteraient les services d’une prostituée risquent une amende de 1500 euros; 3750 euros en cas de récidive. La condamnation financière peut en outre s’accompagner d’un stage de sensilibisation à visée pédagogique : la prostitution est un mal. Mais cette loi à vocation abolitionniste, ne porte pas les effets escomptés. Pire encore, elle dégraderait des conditions des travailleuses du sexe.

Une loi controversée pour des conséquences néfastes sur le terrain

L’année dernière, pour les quatre ans de la loi, dans un rapport d’évaluation 14 associations avaient mis en évidence les effets du texte depuis 2016 : « Précarisation, prise de risque dans les pratiques sexuelles et exposition aux violences forment un cercle vicieux », des nouveaux maux auxquels les travailleuses du sexe sont confrontés.

« La pénalisation des clients a repoussé les TDS plus loin, dans les bois comme à Paris, ou sur les routes départementales, là où les associations ont du mal à les joindre », confirme Cybèle Lespérance, la Secrétaire Générale du STRASS aux 4912 abonnés sur Twitter. Pour l’association Acceptess-T, qui tient le tragique décompte, quatorze décès sont imputables à la loi.

Les travailleuses du sexe ont été affaiblies dans leur capacité de discernement : comment savoir qui est un violeur ou un client méfiant ?

« Les travailleuses du sexe ont été affaiblies dans leur capacité de discernement : comment savoir qui est un violeur ou un client méfiant ? », questionne Giovanna Rincon -figure de proue pour les droits des travailleuses du sexe transgenres.

Au fil des années, devant des clients qui imposent de plus en plus leurs conditions, avec l’argument de la pénalisation, les prostituées, face à la hausse des violences, ont dû faire preuve d’ingéniosité et d’encore plus de courage pour assurer leur propre sécurité, aidées par les nouvelles technologies. « Les réseaux sociaux permettent de briser l’isolement », résume Cybèle Lespérance.

Les réseaux sociaux pour mieux raconter un quotidien tabou

En plus d’un rassemblement près des Invalides à Paris, l’opposition se trouvait également sur internet. Pour la deuxième année consécutive, la manifestation virtuelle Someone I love is a sex worker (J’aime quelqu’un qui est un travailleur du sexe, NDLR) a battu son plein pendant deux jours. Lancé par Tan Polyvalence, le mot d’ordre permet, non seulement aux alliées d’apporter leur soutien, mais aussi aux travailleurs et travailleuses du sexe d’afficher leur fierté.

 

Sous un grand ciel bleu de ce 13 avril 2021, de nombreux manifestants empoignent leur téléphone pour filmer le rassemblement. Mais avec sa perche à selfie, Lasmy fait bien plus d’effet. « J’ai ma propre chaîne Youtube. Je filme, je fais le montage : je fais tout toute seule », s’exclame Lasmy Gaona en espagnol. Originaire de Colombie et travailleuse du sexe au Bois de Boulogne, sa chaîne est « une façon de montrer au monde sa vie et son métier. Bien sûr, il y a des cas de travail forcé très grave. Mais je fais ce travail en toute conscience », poursuit-elle, avant de reprendre son tournage.

« Il est primordial que les concerné·e·s s’expriment sur leurs réalités afin de protéger la société contre la désinformation et la propagande », expose Bertoulle Beaurebec, autrice de Balance ton corps : Manifeste pour le droit des femmes à disposer de leur corps publié en 2020.

Ces dernières années, les récits militants de prostituées se sont multipliés sur la toile. Pour Cybèle Lespérance, travailleuse du sexe très présente sur Instagram, les réseaux sociaux ont d’abord été une plateforme professionnelle. « Le militantisme n’est venu qu’après », confie-t-elle. Une « transition douce » car « l’image de féministe enragée peut faire mauvais genre vis à vis des clients ». Un sourire et un ton enthousiaste que l’on retrouve sur son compte twitter.

 

« On a toutes des stratégies différentes pour faire face au stigma. Certaines vont préférer les paillettes et la fougue ou au contraire, rentrer dans le moule, en revendiquant le fait que c’est un métier où l’on utilise son corps comme un autre comme le secteur ouvrier », décrypte-t-elle.

Je ne parlerai pas de libération de la parole car les putes ne se sont jamais tues. 

Cet essor n’a rien d’une étrangeté pour Cybèle. « On s’approprie les nouvelles technologies depuis des lustres. Depuis l’invention de la photographie », balance-t-elle. Les premiers contenus érotiques naissent en même temps que le huitième art, à une époque où les clichés se refilent sous le manteau. « Je ne parlerai pas de libération de la parole car les putes ne se sont jamais tues au sujet des conséquences sur leur vies des lois et politiques abolitionnistes », abonde Bertoulle Beaurebec, artiste-performeuse, autrice afroféministe pro-choix.

« Aujourd’hui en revanche, grâce aux travaux de nombreuses·x activistes et militantes on assiste à la vulgarisation des termes comme ‘putophobie’ et ‘stigma’ qui sous-entendent qu’il n’est pas normal ou évident de rejeter les TDS, mais qu’il s’agit bien d’un choix individuel. Il est rassurant de voir que l’idéologie abolitionniste n’est plus une norme chez les militant·e·s· ».

Léa, 21 ans, est l’une d’elles. Venues en nombre lors du rassemblement pour l’abrogation de la loi, de jeunes militantes féministes -colleuses d’un jour ou membres à part entière du collectif- s’affairent pendant que les présidentes d’associations multiplient les prises de paroles.

Prostituées libres versus mouvement abolitionniste

Dans les discussions avec les travailleuses du sexe au milieu de la foule, trois oeuvres semblent se détacher dans la prise de conscience des milieux féministes : le cultissime King Kong Théorie de Virginie Despentes qui s’est prostituée dans sa jeunesse lyonnaise, le tonitruant Balance ton corps de Bertoulle Beaurebec et le titanesque podcast La Politique des Putes du militant Océan.

« La lecture de l’essai de Despentes a été comme un déclic« , se remémore Léa. « Puis, quand on écoute les concernées, la question de notre soutien ne se pose plus du tout ». Déja début 2020, le Putain de Podcast de la regretée Loubna avait fait grand bruit en accordant 30 minutes de parole aux travailleuses du sexe lors de conversations fleuves.

Les mouvements abolitionnistes ont pour but de victimiser les travailleuses du sexe. 

Aux abords du lieu du rassemblement, des tags abolitionnistes dessinés à la craie sont pourtant visibles, signe que le débat entre féministes reste vif. La veille, « les abolitionnistes ont fait une action près du Moulin Rouge. Personne n’est venu les embêter. C’est irrespectueux », siffle Léa.

« Les mouvements abolitionnistes ont pour but de victimiser les TDS en les présentant comme des personnes irraisonnées à protéger d’elleux-mêmes. On invisibilise purement et simplement les prostitués libres », déplore l’écrivaine Bertoulle Beaurebec.

Plusieurs centaines de personnes étaient réunies à Paris pour manifester contre les effets néfastes de la loi sur la prostitution.

Pour le Strass (Syndicat du Travail Sexuel en France), le débat ne se situe pas là : la lutte contre la prostitution demeure vaine. « On a ressenti une augmentation du nombre de TDS depuis la crise sanitaire. Certaines avaient arrêté mais ont repris ponctuellement l’activité. C’est une stratégie économique efficace. D’autres se sont lancées pour faire face à la précarité. C’est bien la preuve que les mesures de parcours de sorties ne sont pas adéquates », développe Cybèle Lespérance, secrétaire générale du Strass.

Les clients, par cette loi, ont l’ascendant car c’est eux qui prennent le supposé risque.

5 ans après sa promulgation, la loi sur laquelle continue de faire débat, sans réduire les activités liées à la sexualité -qui ne se résument pas qu’à la prostitution de rue- comme l’analysait d’ailleurs un rapport gouvernemental en 2020, et a entravé les travailleuses du sexe.

« Les clients, par cette loi, ont l’ascendant car c’est eux qui prennent le supposé risque de faire appel aux services d’un·e TDS. Ils se permettent de négocier prix, pratiques et lieux de rencontre sous ce prétexte. Les prostituées se retrouvent ainsi avec moins de clients et sont donc obligé·e·s d’accepter des personnes aux profils inquiétants- qu’iels n’auraient jamais accepté sans la précarité induite par cette loi », explique Bertoulle Beaurebec, en écho aux pancartes aperçues demandant de « faire la guerre contre la pauvreté, pas contre les putes ».

Ce mardi 13 avril 2021, travailleuses du sexe libres et jeunes féministes n’ont fait qu’un, se rejoignant sur de nombreux points malgré tout : la lutte contre la pauvreté, les violences policières, la régularisation des sans-papiers et surtout le droit pour toutes les femmes à disposer de leurs corps.

Méline Escrihuela

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