Aubervilliers (93) n’échappe pas au rythme estival. A la Maladrerie l’ennui se trompe comme ailleurs, avec une borne incendie, un ballon, des glaces, en attendant que la plage vienne à Auber.

Des enfants en maillots de bain qui courent partout, des mamans qui sortent les serviettes, une bataille d’eau entre adolescents… Ce dimanche, le quartier de la Maladrerie, à Aubervilliers, avait des allures de plage provençale. On a eu beau vérifier, la « Mala », comme on l’appelle, est pourtant loin de la mer, de l’océan, de Paris Plage, de la Seine ou même du canal Saint-Denis. Pour comprendre ce qui se tramait dans cette cité construite en forme de labyrinthe, il fallait s’y balader un petit peu. Et tomber sur un geyser de cinq mètres, permis par l’ouverture d’une borne incendie de la rue.

A l’origine de cette initiative, les jeunes du quartier, postés quelques mètres plus loin à contempler le spectacle. A la Maladrerie comme de dans nombreux quartiers d’Aubervilliers, l’arrivée des fortes chaleurs a coïncidé avec le retour de cette tradition, initiée l’an passé. Ici, l’été, « c’est un peu la galère », comme le résume Larbi. « Alors on s’amuse comme on peut. Ouvrir l’eau, ça fait plaisir aux petits, aux mamans, ça met un peu d’animation, quoi. » En voiture ou à pied, les riverains sourient souvent à la vue de ce spectacle improvisé. Qui est toutefois loin de faire l’unanimité. Une mère de famille s’emporte contre ces « inconscients » qui « inondent le quartier ». « Et si un incendie se déclare, comment vont faire les pompiers ? » Mohamed, qui connaît pourtant les jeunes, embraye : « J’aimerais bien qu’il y en ait qui s’infecte avec l’eau, ça va les calmer ! ».

Une protestation arrivée aux oreilles de la municipalité, qui s’est dite, dans un communiqué, « interpellée par l’important gaspillage d’eau ». Tout en rappelant que « ces bouches incendie ne sont pas sous la responsabilité des services municipaux, seuls les pompiers et la société Véolia étant autorisés à les fermer. » Pas sûr que cela suffise à éteindre la mode des geysers d’eau à la cité. « Tout le quartier était joyeux, explique un jeune, qui ne comprend pas la polémique. De toute façon, ici, il y aura toujours des gens pour râler. »

Pas les enfants, en tout cas, qui auront trouvé de quoi occuper leur après-midi. Le petit Karim, lui, n’a pas eu cette chance. Il était bloqué de l’autre côté de la cité par son voisin. Un chauve d’une trentaine d’années qui avait entrepris de couper les cheveux de tous les enfants de la ruelle. En guise de salon de coiffure, un tabouret, une tondeuse, et une poignée de gamins, debout, installés en file indienne par leurs parents. Les jeunes du quartier, hilares, immortalisent la scène. « On est tous passés par là, les petits, c’est comme ça qu’on devient un bonhomme ! ».

Un peu plus haut à la cité, le city-stade surplombe une étendue de pelouse plus ou moins entretenue. Sur le tapis vert qui sert de pelouse, Samir, Fodé et les autres tapent dans la balle. Comme ses potes, Yanis ne va pas en vacances, « parce que [son] père a changé de travail et qu’il ne pouvait pas [les] envoyer au bled ». Ils ont entre dix et quinze ans, et partagent le football comme passion. Même si la plupart font le Ramadan, taper dans la balle reste pour eux un moyen de passer le temps autant que de se défouler. Mode d’emploi, par Samir, 12 ans : « Même quand je suis tout seul, je viens, je prends ma balle, je jongle, je mets des barres… Après, si quelqu’un arrive, on fait un goal à goal. Après, si on est trois, on fait un 60. Et après, si on est plus, ça part en match ou en tournoi… On ne s’ennuie jamais avec un ballon ! ».

Sur le banc qui jouxte le city-stade, la génération d’au-dessus les regarde jouer, amusés. Eux ont entre seize et dix-huit ans. Le football, ils en font en club, pour beaucoup. Certains ici ont un excellent niveau, qui peut leur permettre d’intégrer les centres de formation des clubs professionnels. Et le city-stade n’y est pas pour rien dans tout ça : « Ici, ça respire le foot. Si t’es nul, tu te fais chambrer à vie. Alors c’est mieux pour toi de savoir jouer. » Aujourd’hui, pourtant, ce n’est pas en tant que footballeurs qu’ils sont sortis. Non, là, ils sont « juste posés », en short et claquettes pour les uns, torses-nus pour les autres.

« La galère », comme ils disent, ça fait un peu partie des meubles ici. En traversant la Maladrerie, le paradoxe saute aux yeux. Celui d’un quartier en perpétuel mouvement, où tout vit, les enfants, les mots, les ballons, même les murs. Mais où le temps est un éternel ennemi que l’on combat. « Ici, on n’a souvent rien à faire. Ce n’est pas Paris, quoi », confirme une jeune fille. L’été pourtant, quand l’école, le foot, la vie associative marque le pas, quand beaucoup partent en vacances ou retournent au « bled », la vie ne s’arrête pas. On s’en invente même une autre, où la Mala serait une plage. C’est dire.

Ilyes Ramdani

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