Dans la vie je ne m’autorise que deux petits luxes : la tomme de Savoie et mon iPhone. Il a une grande emprise sur moi. Quand on me voit avec dans la rue, courbé sur mes sms, on dirait Gollum et son anneau. La nuit je le caresse dans le noir et quand je l’ai dans la main, le monde tout entier disparaît autour de moi. Je ne sors jamais sans mon bien, mon précieux. Mais ce jour-là j’aurais peut-être dû le laisser dans ma grotte, enfin ma chambre, « ce fumier », préfèrent dire mes proches.

Je revenais du Mordor (Bondy Nord) où j’avais accompli une quête d’une grande importance pour les gens de ma maison (une baguette et trois kilos de merguez). En passant devant la mairie, je m’arrête un instant, comme d’habitude, envoûté par la splendeur du monument. Il n’y a qu’une explication possible : un architecte soviétique s’est mouché dans une feuille millimétrée, il l’a mise dans un dossier puis a tendu le projet au conseil régional après l’avoir fait tomber dans une bouse de bison. Tant de laideur, c’est presque de l’art, voire de la rage. Le chef de chantier a dû surprendre le maire de l’époque dans les lits de sa femme, de sa fille, et de sa sœur, pour vouloir ainsi ajouter sa touche personnelle et sa haine à cet édifice magnifique de mocheté. C’est simple, on dirait Annette dans « Premiers baisers » faite pierre.

Devant ce monument à la gloire du gris, trois jeunes gens me demandent l’heure. Distrait, je sors mon iPhone pour les contenter. Soudain, c’est le drame… Hop ! Envolés ! Les trois garnements et mon iPhone, arraché de mes mains. Peste ! Ça court vite un jeune, mais moins qu’un Kabyle en colère, c’est la leçon que m’ont enseigné mon bulletin de notes, Père et son ceinturon. Après une course homérique de 12 mètres 50 et un petit croc en jambe, je rattrape mon voleur qui s’étale, pardonnez l’expression, comme une grosse merde, tête la première dans une flaque de boue. J’avais envie de lui mettre une de ces gifles… Mais je n’en ai rien fait. A quoi bon ? Mon agresseur est à mes pieds, et j’ai récupéré mon bien, mon précieux.

« Ne sois ni opprimé ni oppresseur », disent les musulmans, « pardonne à ton prochain »,  raconte Jésus. Gandhi, Mandela, la non-violence, les Bisounours, ça m’inspire. Donc, Idir, idiot, je tends la main au malandrin tout crotté pour qu’il se relève. Après tout, Monseigneur Bienvenu a bien filé deux chandeliers d’argent à Jean Valjean alors qu’il lui avait volé ses fourchettes.

Dans les yeux du jeune voyou, qui devait avoir la moitié de mon âge, je lis la peur et la honte. Avant de le laisser partir, je lui fais quand même un brin de  morale à deux shillings : « Où sont tes copains là ? Tu vois, ils t’ont laissé seul dans la merde ! C’est ton premier larcin ? Oui ? Je ne te crois pas ! De tout façon tu n’as pas l’air très doué, tu devrais tout de suite arrêter. Allez, file, brigand ! » Quand est-ce que je suis devenu un daron, moi… ?

En trente ans de vie dans le 9-3, c’est la première fois qu’on essaye de me voler. Peut-être parce qu’on embête rarement les grands de taille, même ceux qui, comme moi, ne sont pas forcément des modèles de courage. Enfin, je vous raconte ça maintenant, parce que dans deux mois quand je remixerai l’histoire, mes agresseurs seront quinze géants armés et je les aurai fait fuir avec mon unique bras dans le plâtre. Comment ? Oui, je n’ai qu’un bras, l’autre c’est Apple qui l’a, le prix que m’a coûté mon iPhone, c’est pour ça je ne voulais pas le laisser s’envoler.

Au passage, dans ma mésaventure, c’étaient des gamins, ignorant mes compétences à la course – j’ai en effet passé, je le répète, ma jeunesse en camp d’entraînement dans les rues de Bondy à essayer de rattraper le 303 ou fuir le terminator (papa). Qui plus est, ils sont tombés sur la bonne poire de la ville, mon histoire finit donc bien pour tout le monde. Mais si jamais ça vous arrive, que la malchance qui s’accumule périodiquement dans la stratosphère décide de retomber un jour sur votre tête, que les agresseurs ont des couteaux ou d’autres joyeusetés de ce genre, vous donnez tout ! Et vous laissez ensuite faire la maréchaussée. On n’est pas dans un film, la vie ce n’est pas la nuit des héros, et ça vaut surtout plus qu’un iPhone.

Idir Hocini

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