A Aulnay-sous-Bois, il n’y a pas que le RER B qui soit en retard. Vingt minutes après l’heure convenue, les acteurs de « Cité » arrivent chez leurs producteurs : Unik Production. « Vous avez trouvé le moyen d’être à la bourre pour votre première interview », lance Etienne, amusé. Tout a commencé en 2005, quand trois potes issus du quartier des 3000 et des 1000-1000 (les « mimile »), à Aulnay, ont décidé de tourner une série diffusée via le net sur les thématiques de banlieue. Toufik, Mohamed et Ozgur (de gauche à droite sur la photo), les trois auteurs, protagonistes, acteurs et lascars de « Cité » ont débuté « à l’arrache ».

« On n’avait rien à part des idées, pour tourner, on fixait la caméra, puis on appuyait sur le bouton et on courrait pour être dans les plans, les gens nous prenaient pour des abrutis. » Mais à la suite d’une projection au centre culturel local, deux jeunes producteurs qui viennent de monter leur boîte, Unik Production, décident de les suivre dans leurs délires. « Fini les plans à deux balles, on a tourné « Si t’es en entretien » et « Si t’es en boîte », sur plusieurs jours, avec une vraie équipe et du matos », confie Toufik.

« Cité » n’a pas encore eu la chance d’être consacrée, à l’instar d’« En Attendant demain », diffusé sur Canal+. Ils sont pourtant les premiers sur le net à avoir fait de la banlieue un décor pour série au format court, sept minutes. « « Cité », c’est un peu la banlieue qui se regarde, on voulait quelques chose de drôle pour sortir des clichés que balance la télé », dit Ozgur. Toufik poursuit : « Aujourd’hui, la France, c’est aussi la banlieue, c’est une identité propre, on peut se sentir corse, breton, basque… et pourquoi pas banlieusard ! Nous avons voulu montrer la banlieue telle qu’on la vit et telle qu’on la connaît, c’est un formidable sujet pour une série, y’a tellement de truc à raconter : les sorties en boîte où on est tous fauché, les entretiens d’embauches qui se passent mal… »

« En même temps, on se moque un peu de nous-mêmes. Même si c’est pas toujours facile de trouver du boulot quand on vient d’une cité, il y en a qui abusent un peu, dans les fringues, le langage, les torts ne sont pas toujours là où les mecs de cité le pensent. » Les trois personnages, qui ont conservé leurs prénoms, ont leurs propres histoires, leurs modes de vies, mais tous disent veuloir vivre comme Monsieur tout le monde.

Toufik, d’origine algérienne, idolâtre l’Al Pacino de « Scarface », il soigne son style vestimentaire avec des vestes un peu trop grande, mais qu’importe, « c’est classe ». Toufik vit de petits trafics en tout genre et contrairement au reste de ses frères et sœurs, c’est un modèle de réussite scolaire. Major de HEC parce qu’il a la fibre commerciale, il n’a pas encore réussi à convaincre un seul employeur car il est incapable de parler un français qui ne soit pas mâtiné d’argot banlieusard. Sinon, dans la vraie vie, Toufik travaille à Roissy, « comme tout les mecs ici ». Il « aimerait bien sortir de banlieue même si j’aime bien cet endroit, au bout d’un moment, on a envie de voir autre chose, sur Paname peut-être, mais jamais dans le XVIe », dit-il en souriant.

Mohammed, d’origine sénégalaise, est un grand costaud, arrivé tout droit des années 70 avec ses chemises col pelle à tarte, toujours boutonnées jusqu’en haut, sinon il est sûr d’entendre sa mère lui crier dessus. Cette dernière, légionnaire, le mène à la baguette. Mohammed ne commet aucun écart de langage, sa mère l’oblige à apprendre cinq nouveaux mots par jour. Cette culture lui vaut les surnoms de maître Capello, Julien Lepers, Petit Larousse ou encore Gros Robert. Dragueur invétéré, il fait cependant fuir les filles, « trop lourd dès qu’il se met à parler ». « Pour de vrai », Mohammed a participé à une session du Jamel Comedy Club et vit de petits boulots.

Enfin, Ozgur, d’origine turque, porte constamment des tenues de plagiste : short et claquettes. Tellement décalé qu’il passe pour un idiot. Ozgur est dans son monde, celui où la logique est dyslexique. Depuis qu’il est sorti indemne d’un accident avec sa 4L, Ozgur rêve par exemple, de devenir crash testeur, ce petit pantin de bois maltraité. Il est fan de country, cow-boy et westerns, « parce qu’une vache c’est trop gentil ». Ozgur, « dans le réel » vient de reprendre ses études en informatique.

Ce trio ne croit pas encore au sérieux ni à tout ce qui s’en approche dangereusement. Leur objectif est simple : faire quelque chose de leur bébé. Cette série va bientôt s’agrandir avec de nouveaux épisodes. Emploi du temps oblige, les choses sont plus compliquées quant on doit « bouffer » à côté. Le prochain épisode sera donc disponible pour mars ou avril.

Adrien Chauvin


CITE – Si t’es en entretien
envoyé par UniK_Production

 


Cité – Si t’es en boîte
envoyé par UniK_Production

Adrien Chauvin

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