Pourquoi aujourd’hui nous avons le sentiment de voir toujours les mêmes reportages, les mêmes informations, quel que soit le journal regardé, écouté ou lu ? Le documentaire Les Nouveaux chiens de garde adapté du livre paru en 1997 soulève des réflexions essentielles en ce qui concerne la profession de journaliste. Le rôle des professionnels de l’information dans la distribution de l’information, de leur traitement, de leur influence dans la société… En 2010, 15,6% des journalistes disposant de la carte de presse est passé par la voie d’une des 13 écoles reconnues par la profession. Un chiffre plutôt faible a priori mais qui occulte différents éléments et notamment le niveau et l’origine socio-culturelle des journalistes en poste. La plupart ont suivi des cursus universitaires poussés, voire prestigieux. Ceci est d’autant plus vrai pour les « grandes » figures journalistiques de la presse nationale tels que PPDA (Science Politiques), Claire Chazal (HEC), David Pujadas (Science Politiques)…

Des formations élitistes après des concours, de grandes écoles reconnues qui créent un microcosme de professionnels de l’information, de l’économie, de la politique. Un véritable milieu dans lequel tout le monde connaît tout le monde et qui dans l’ensemble appartiennent aux mêmes milieux socio-culturels. L’argumentaire de la reproduction des élites de Bourdieu fonctionne particulièrement bien chez les journalistes. Les réalisateurs du documentaire prennent l’exemple d’un restaurant huppé de la capitale dans lequel déjeune tout le gratin parisien : journalistes, politiques, directeurs de grandes entreprises… Alors que les relations de copinage frôlent avec de possibles conflits d’intérêts, comment alors avoir une information critique, traitée avec recul ? Lorsque les journalistes flirtent avec les différents pouvoirs dont ils peuvent devenir si facilement dépendants, peuvent-ils rester indépendants ?

Une information univoque. La majorité des « stars » journalistes provient d’un moule commun ; ils se sont côtoyés au cours de leurs études ou ont fréquenté les mêmes cercles. Des professionnels issus de milieux homogènes qui implique un traitement de l’information visiblement similaire. Un problème ? Il semble dans tous les cas que ce soit une forme d’appauvrissement de l’information. Les angles restent souvent les mêmes, le traitement et les conclusions aussi. Malgré la bonne volonté de ces journalistes certaines problématiques leur échappent. Le documentaire présente l’exemple du traitement d’événements tels les révoltes sociales : émeutes, prises d’otages de patrons. Les différents journaux télévisés condamnent les actes de violence et défendent les patrons pris en otage, les personnes dont on brûle les véhicules… Outrés par la violence, les présentateurs soutiennent ce patron qui a une famille, le droit à la  liberté de déplacement, de propriété… Pourtant les 200 ouvriers mis à la rue afin d’enrichir un employeur n’ont-ils pas une famille à nourrir, ne sont-ils pas  pris en otage par un capitalisme poussé à l’extrême ?

Utopie de l’objectivité ? Un traitement discutable. Un traitement souvent timoré.  L’origine socio-culturelle des journalistes est responsable de ce traitement de l’information mais pas seulement. Il faut soulever le mouvement de dépolitisation de l’information. Le mot d’ordre : présenter l’événement de manière neutre. Mais est-ce possible ? Tout journaliste demeure une personne avec une éducation, un vécu, un ressenti qui influence consciemment ou inconsciemment le traitement, le choix de l’information. Pas de prise de position, pas d’engagement politique. Cela interroge évidemment le rôle du journaliste dans la société : un commentateur ou un éducateur ? Paul Nizan dénonçait dans les années 1930 ces « chiens de garde » sans conscience politique, à la botte des dirigeants et des différents pouvoirs. Le journaliste doit il être un intellectuel engagé ? Le traitement de l’information ne perd-il pas sens et force sans implication ? Ou alors doit-il demeurer objectif ? Cela est-il possible ? Dans tous les cas, l’honnêteté du journaliste semble le seul credo possible. Car la sempiternelle expression « tous pourris » est une facilité de langage fort dangereuse. La plupart des journalistes tentent de faire au mieux.

Grâce à une prise de conscience, l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille a créée en collaboration avec le Bondy Blog et avec l’aide de l’Etat une classe de préparation pour « l’égalité des chances ». L’école offre à 20 étudiants boursiers sélectionnés sur des critères sociaux, mais aussi à l’aide de leur dossier scolaire et d’un entretien de motivation, la possibilité gratuite de préparer et de passer les concours des écoles reconnues. Avec un taux de réussite de plus de 60%, cette classe prouve que l’accès aux grandes écoles dépend principalement de décisions politiques et de moyens financiers. A la fin de l’année, la première promotion sortira des écoles et viendra apporter une touche  d’« exotisme » aux rédactions. Espérons que ce seront « des chiens d’attaques » et non pas « des chiens de garde ».

Charlotte Cosset

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