« Office français de l’immigration et de l’intégration, bonjour. Nous vous informons que cet appel est susceptible d’être enregistré. Vous êtes en Île-de-France et souhaitez prendre rendez-vous en structure de premier accueil ? Nous allons donner suite à votre appel, merci de bien vouloir patienter. Notre service est ouvert du lundi au vendredi de 10 heures à 15 heures 30. Il est fermé le week-end et les jours fériés. Nous vous invitons à rappeler pendant les horaires d’ouverture. Au revoir. »

Puis l’appel s’interrompt. Il est pourtant à peine midi ce mercredi 13 mai sur le boulevard Ney à Paris où une trentaine de demandeurs d’asile, presque tous afghans, patientent depuis le petit matin devant les locaux de la préfecture de police. « On ne comprend rien, dit Husan* dans un français irréprochable. Il faut appeler pour avoir un rendez-vous, mais on appelle et personne ne répond. On n’a pas d’argent pour vivre, comment peut-on acheter du crédit pour appeler toute la journée un numéro qui ne répond pas ? Alors on vient ici, mais personne ne nous ouvre. C’est comme ça tous les jours ».

Arrivé en France il y a deux ans, il a dû patienter jusqu’à l’expiration de son statut de « dubliné », soit 18 mois, pour pouvoir faire sa demande en France. « J’ai l’impression que l’on joue avec nous comme des ballons de football, dénonce-t-il. On nous promène entre les pays, au téléphone, entre les bureaux. J’aimerais simplement que l’on respecte nos droits car nous sommes tous des hommes. »

Du GUDA au SPADA, quelques mètres mais tant d’obstacles…

La procédure de demande d’asile en France est, en partie du fait de la multiplicité des acteurs qu’elle mobilise, extrêmement complexe et chronophage, plus encore pour les personnes allophones : l’entretien téléphonique avec l’OFII déclenche l’envoi d’un SMS qui fixe un rendez-vous en SPADA, structure de premier accueil des demandeurs d’asile, au cours duquel un entretien réalisé par un opérateur d’État (France Terre d’Asile ou Coallia) permet de collecter de premières informations.

Il est suivi par un second rendez-vous, cette fois dans un GUDA (guichet unique pour demandeur d’asile), où la préfecture de police enregistre les empreintes et l’état civil des personnes puis leur fournit, s’ils ne dépendent par via le protocole Dublin d’un autre pays européen, un dossier à renvoyer à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et délivre un récépissé qui permet l’ouverture des droits sociaux. Le GUDA géré par l’OFII et le SPADA de France Terre d’Asile étant situés au même endroit à Paris, de nombreuses personnes préfèrent faire le déplacement pour obtenir des renseignements, quitte à faire le guet au téléphone.

Cet après-midi, un petit groupe sympathise à l’ombre d’un arbre. Ils sont tous arrivés à Paris quelques jours avant le début de la mesure de confinement et n’ont pas réussi à faire leur demande avant la fermeture des structures compétentes, le 23 mars. En conséquence, impossible pour eux d’accéder aux dispositifs de droit commun qui offrent une couverture maladie, une allocation ou encore une place en hébergement.

« On dort dans la rue, dans des parcs ou parfois à l’hôtel, décrivent-ils. Ces deux premiers mois en France ont été horribles. On n’a aucun endroit où s’installer et on ne nous donne aucune explication à rien. » Sans cesse déplacés par les forces de l’ordre, qui ont reçu la consigne suite aux dernières évacuations des campements du nord de Paris d’empêcher les reformations, ils assurent n’avoir croisé le chemin d’aucune association depuis leur arrivée.

Les gens ici pensent qu’on vient par gaieté de coeur ?

« Dans le train la dernière fois, un policier m’a demandé mes papiers et empêché de monter car je n’en avais pas. Je lui ai demandé de l’aide et qu’il m’explique comment faire pour trouver un endroit où dormir, il m’a répondu de trouver une autre solution. Les policiers se souviennent que leur mission est quand même d’aider les gens ? », ironise l’un d’eux.

Ses camarades restent impassibles. Les visages sont sévères et personne n’a trop le cœur à plaisanter. La veille, deux attentats terroristes, dont l’un revendiqué par Daech, ont frappé l’Afghanistan. Husan fouille dans son téléphone, il a enregistré les images de l’attaque qui a frappé la maternité de Kaboul. Elle a ôté la vie à au moins seize personnes, parmi lesquelles deux nouveau-nés.

Quelques heures plus tard, dans la province de Nangarhar, une explosion-suicide tuait 25 personnes et en blessait 68 autres, toutes venus se recueillir aux funérailles d’un chef de la police. « C’est infernal ce qui arrive dans notre pays, souffle Husan. Les gens ici pensent qu’on le quitte par gaieté de cœur ? Nous fuyons parce que nous ne sommes pas en sécurité. Si nous avions la sécurité, nous resterions là-bas car nous y serions plus heureux, c’est notre culture et c’est chez nous. Mais nous n’avons pas ce choix. »

Sollicité par un père de famille qui lui demande de faire office de traducteur, il ravale aussitôt ses larmes. « Il me dit de dire qu’il ne sait pas quoi faire, qu’il a besoin de demander l’asile mais qu’il n’arrive pas à prendre rendez-vous car personne ne répond au téléphone, explique-il. Qu’il est déjà venu ici lundi mais que personne ne l’a reçu, et que son enfant est tombée malade. » L’homme se met à fouiller dans son sac à dos. Il en extrait une feuille de papier et pointe du doigt un prénom. C’est celui de sa fille unique, qui fête aujourd’hui son premier anniversaire.

Je veux travailler, je parle français, je peux faire plein de choses…

Abdulrehman, persécuté par les Talibans parce qu’il a loué une partie de ses terres à l’USAID, l’agence des États-Unis pour le développement international, est lui aussi arrivé au début du mois de mars. « Je suis venu ici pour être en sécurité, glisse-t-il. Là-bas, après avoir été menacé et racketté, j‘ai retrouvé ma voiture brûlée en rentrant d’une fête chez mon cousin. La prochaine étape, c’était la mort. Mais j’ai deux fils et je ne veux pas mourir. » Alors il est parti.

Durant sept mois, Abdulrehman a pris la route, depuis Kaboul jusque Paris. « J’avais tout là-bas, et je me retrouve ici sans rien, après avoir marché pieds nus dans la neige parce qu’on m’avait volé toutes mes affaires, après avoir été battu par des policiers, après avoir vécu des choses que je ne dirai pas. Et maintenant ? On ne me répond même pas au téléphone. » Après une longue semaine d’attente, il a finalement décroché un rendez-vous dans une SPADA à Évry (91) vendredi dernier.

Parmi les personnes présentes ce jour-là, toutes ne cherchent pas à obtenir un rendez-vous au guichet. Djibril, un Sénégalais, ne parvient pas à déchiffrer la lettre qu’il tient entre les mains. C’est un courrier de l’OFII daté du 10 mai, qui l’informe que la décision sera rendue « dans les meilleurs délais ». Il attend depuis près de deux ans son statut de réfugié. « Quand est-ce que je pourrai avoir des papiers ? Je veux travailler, je parle français, je peux faire plein de choses. Je suis ici depuis deux ans à attendre, j’ai été évacué des campements, maintenant je dors par terre dans le couloir ou les cuisines d’un foyer à Montreuil. Est-ce que c’est normal ? »

Les heures défilent, les interrogations aussi. Un homme d’une cinquantaine d’années, accompagné d’un ami, souhaiterait informer l’OFII du vol de sa carte bleue afin d’en récupérer une nouvelle mais là encore, le numéro ne répond pas. « Ça fait déjà une semaine, dit-il. Sans ça je suis bloqué pour tout. » Quelques mètres plus loin, un jeune Népalais patiente depuis plusieurs heures afin de savoir où déposer le récit de son parcours d’exil, l’une des pièces exigées par l’OFII pour constituer le dossier des demandeurs.

Lors de leurs brefs passages devant les grilles, les policiers font la sourde oreille, ignorent la majorité les questions. Le chef du 12e bureau de la préfecture de police accepte de nous recevoir, pour finalement nous dire… qu’il ne peut rien dire. Combien de personne avez-vous reçu ? « Appelez la direction territoriale ». Peut-on au moins savoir si les portes vont rouvrir durant la journée, pour que les gens qui sont ici ne patientent pas inutilement ? « Appelez la direction territoriale. »

La réponse, nous l’obtenons quelques minutes plus tard. Intercepté à sa sortie, Trésor indique avoir fait le pied de grue depuis trois heures du matin pour être reçu à l’ouverture. « Mais c’est fini pour aujourd’hui, ils laissent entrer les gens au début puis ne prennent plus personne ». En moyenne, l’OFII indique recevoir 25 personnes par jour dans le GUDA parisien, « du fait de la reprise lente ».

Quelques tensions dans la file d’attente

À treize heures, les grilles ne s’ouvrent plus que pour les sorties, à quelques rares exceptions. C’est l’heure de la pause déjeuner, un livreur en vélo sonne, le paquet d’un restaurant à la main. Les regards se tournent brièvement vers le portique, puis s’en détournent aussitôt. Fausse alerte. Quelques personnes décident tout de même de patienter jusqu’à la fermeture officielle de la ligne téléphonique, à 15 heures 30. Les autres se préparent déjà à une nouvelle nuit d’attente. Les premiers reviendront dès minuit.

À huit heures du matin, une heure avant l’ouverture des portes, la file s’étend sur près de cent mètres. « Je suis arrivé à trois heures, témoigne un jeune Pakistanais. Je me déplace pour la troisième fois, puisque le numéro ne fonctionne pasUne dame m’a dit qu’ils prenaient 40 personnes par jour, alors on essaye. » De l’autre côté des barrières, quelques pleurs timides s’échappent d’un rang informel formés par les poussettes, trompant le chant matinal des moineaux.

Quelques esprits s’échauffent, certains tentent de couper la queue. Alors les agents de police gonflent le torse et intiment à l’ordre. Ahmed, convoqué hier et sommé de revenir aujourd’hui, tente d’interpeller les agents impassibles. Il est invité à faire la queue et à ne pas poser de questions. Il s’exécute et ne dit plus rien. Le calme a d’ailleurs regagné la file d’attente.

La préfecture s’apprête à ouvrir et l’espoir a rendu les ardeurs silencieuses. Après plusieurs heures d’attente, une poignée de demandeurs accède enfin aux bureaux, un peu avant neuf heures. Moins de dix minutes plus tard, le vent d’espoir tourne. « C’est fini pour aujourd’hui, on ne vous recevra plus », annonce le mégaphone.

Julie DELEANT

*Tous les prénoms des personnes exilées ont été changés

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