Une petite femme, la cinquantaine, le maquillage coulant, sort en pleurs d’une tente. Un homme, veste en cuir, d’un mètre quatre-vingt-dix en sort également. Un bref dialogue s’engage entre eux. « Tu dégages maintenant ! », lance ce dernier. La femme répond, les deux mains enlacées comme pour prier : « Je t’en supplie… » D’un coup, l’homme lui inflige une violente claque, qui manque de la faire tomber. Autour, personne ne bouge.

Ce type de violences et d’expression de la misère humaine ne choquent plus grand-monde dans ce camp de la porte d’Aubervilliers où se croisent des migrants, des toxicomanes, des trafiquants de drogue… Les rats se baladent entre les tentes. Un groupe d’Afghans se réchauffe près d’un feu. De la boue jonche le sol. Une femme court en sandales, un grand sac de vêtement sous le bras. Un homme la poursuit en Vélib, un casque de moto sur la tête.

700 personnes au moins

Après l’opération d’évacuation de 1600 migrants à la porte de la Chapelle, le 7 novembre dernier, une seconde opération de mise à l’abri, cette fois, à la Porte d’Aubervilliers, devait avoir lieu jeudi 21 novembre. Celle-ci a été annulée à la dernière minute, à cause d’une « absence d’encadrement policier », selon les associations et la mairie de Paris.

Le camp de migrants de la Porte d’Aubervilliers compte 700 personnes, selon les chiffres de l’AFP. Ce dernier a vu son nombre s’accroître depuis l’évacuation du camp de la Porte de la Chapelle, le 7 novembre dernier. Seulement 700 mètres séparent ces deux camps. Les migrants viennent de partout pour avoir de la nourriture ou simplement des vêtements. Khadar est l’un d’eux.

Ce Somalien de 28 ans a traversé une partie de l’Afrique avec sa femme Samia*. Ensemble, ils ne vivent pas sur le camp mais dans un squat à Malakoff, dans les Hauts-de-Seine. « J’ai des connaissances qui m’ont informé qu’ici il y avait beaucoup de distribution de produits de première nécessité. C’est pour ça qu’on est venu cet après-midi », explique Khadar, un grand sac cabas plein de vêtements à ses pieds.

L’homme, qui ne parle pas le français mais l’arabe, explique avoir fui son pays dès 2014 à cause de la guerre et de la répression des milices. Il dit avoir traversé le Soudan, puis la Libye et l’Italie avant d’arriver en France, il y a seulement trois semaines. Sa femme, près de lui, porte un sac en filet noir sur le dos. Celui-ci contraste avec son foulard blanc et sa peau marron clair. Ses vêtements ont chacun une couleur différente, pas grand-chose ne va ensemble. Khadar et Samia vivent de la solidarité. Cette solidarité, c’est notamment celle des habitants du quartier.

Des voisins qui s’organisent pour aider

« Donnez-moi 50 centimes ! », hurle un homme, le visage et les chaussures pleins de poussière, à quatre femmes qui distribuent de la nourriture devant La Poste. Nous sommes à 50 mètres de l’entrée du camp. Celles-ci, terrorisées, expliquent à l’homme ne pas avoir pris leurs sacs à main avec elles. Elles proposent un sac de beignets et une bouteille d’eau. L’homme ne veut rien savoir et continue de hurler : « Je vous en supplie, donnez-moi 50 centimes, je vais mourir… », avant de s’en aller.

Ces femmes, ce sont Siby et Arbi, 36 et 32 ans et leurs deux nièces Aïda et Dado, 11 et 13 ans. « D’habitude quand on sort, on vient toujours avec les garçons mais aujourd’hui ils n’ont pas pu venir », explique Siby. Elles viennent au moins une fois par mois sur le camp pour y distribuer des plats de riz et du poulet. « On se cotise entres nous avec les voisines, les copines, la famille… Les gens donnent 1 ou 2 euros, jusqu’à 5 euros parfois et puis on achète la nourriture et on prépare », explique Arbi. Aujourd’hui, elles ont préparé 170 sachets de beignets et acheté 240 bouteilles d’eau. « Ça part très vite », explique la petite dernière, Dado, qui effectue sa première maraude.

L’évacuation devrait avoir lieu rapidement

Samir est arrivé en France il y a quatre mois. « Depuis que j’ai entendu qu’ils avaient relogé les autres de la Porte de la Chapelle, je me suis installé ici, raconte le Marocain de 32 ans. Parce que le jour où ils viendront, je voudrais moi aussi pouvoir être relogé. » L’homme mange une crêpe garnie d’une sauce tomate, dans une assiette en carton. Il vient de récupérer ce repas vingt mètres plus loin, auprès d’une femme venue distribuer elle aussi ses denrées. Comme Samir, beaucoup d’habitants du quartier ont remarqué que depuis l’évacuation du camp de la porte de la Chapelle, celui de la porte d’Aubervilliers s’est massifié. En toile de fond de ce triste spectacle que la solidarité vient éclaircir, la police. Les forces de l’ordre effectuent des rondes à pied à l’extérieur du camp. L’évacuation, elle, devrait avoir lieu dans les prochains jours.

Hassan LOUGHLIMI

*Le prénom a été modifié

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