Ce n’est pas une surprise : les conditions de vie en bidonvilles ne permettent pas une application satisfaisante des consignes sanitaires. Les services les plus élémentaires tels que le ramassage des poubelles ou l’accès à l’eau ne sont pas toujours assurés. Saimir, de l’association La Voix des Rroms, a pris connaissance d’une « série de décisions de justice du tribunal administratif de Melun qui oblige quatre villes et deux préfectures à installer des points d’eau et des latrines sur les bidonvilles ».

Ces décisions ont été prises en avril, en raison de la pandémie de Covid-19, et ne concernent que quatre villes de région parisienne. Très tardif, trop partiel.

Maria* a grandi de bidonville en bidonville, au gré des expulsions, et si elle est maintenant installée depuis quelques mois avec son petit ami dans un appartement, ses cousins et certains de ses amis y vivent toujours. Elle explique les difficultés que ces derniers rencontrent à appliquer une hygiène et une distanciation sociale rigoureuses. « Les toilettes sont communes, les douches aussi, décrit-elle. Si t’as pas de quoi laver et désinfecter, t’y arrives pas ! C’est sûr que tu vas tomber malade ».

Et pourtant ils ne sont pas dans la pire des situations, car sur certains platz, il n’y a aucune installation sanitaire ni accès à l’eau. Soit on l’achète au supermarché soit on va la chercher plus loin avec des seaux – par exemple aux bornes incendies – mais dans tous les cas, il faut sortir pour en avoir.

L’accès à l’eau pose problème

Les gens sont (au moins) plutôt bien informés des précautions à prendre. Des affiches de prévention multilingues ont tourné sur les téléphones mobiles et l’association Banlieues Santé (dont le BB est partenaire, ndlr) a réalisé des vidéos expliquant à la fois les dangers de la situation actuelle, et comment s’en prémunir. « Ça, j’ai adoré! C’était super bien fait » s’enthousiasme Saimir au sujet de celle tournée en langue roumaine par une pharmacienne : « J’ai rarement vu un truc aussi bien fait, aussi adapté au public ! »

Cependant, une fois informés, encore faudrait-il que les gens aient la possibilité et les moyens matériels de se protéger comme on le leur a expliqué. L’eau de javel est une des seules solutions accessibles, mais elle est souvent achetée en prenant sur le budget des repas, déjà minces.

Les principaux revenus des Rroms vivant en habitat précaire viennent de la récupération de ferrailles et d’emplois intérimaires, comme par exemple de l’assistanat sur les chantiers. Ils ne peuvent donc pas travailler durant le confinement et ne touchent aucune indemnité pour les heures de travail perdues. Beaucoup ont des familles nombreuses, avec plusieurs jeunes enfants à nourrir.

Les grosses associations, mieux dotées mais moins ancrées

Alors, l’aide alimentaire s’est d’abord organisée de manière informelle, entre petites associations de proximité. Des équipes de bénévoles, pas spécialisées dans l’humanitaire mais qui ont pris le problème à bras le corps. Puis, à des fins de meilleure coordination et en raison de leurs moyens logistiques, la gestion des bidonvilles durant la crise sanitaire a été confiée par les pouvoirs publics à de plus grosses structures.

Le problème est qu’ils sont moins proches des gens, à en croire certains militants de la question : « Tout va bien dans les bidonvilles quand ce sont des humains qui s’occupent des choses humaines », s’agace Saimir. Il s’inquiète que ces associations ne « balancent les trucs devant la porte et partent ». « Ils sont prêts à apporter de la nourriture sur un lieu donné, mais pour la distribution, ils ne connaissent pas les gens », dénonce le bénévole de La Voix des Rroms.

Et ce dernier de citer en exemple certaines familles qui disparaissent des radars quand elles sortent de projets d’insertion. Dans cette organisation digne d’une usine à gaz, de nombreux couac surviennent. La famille Petrescu par exemple a attendu trois semaines un colis alimentaire qu’on lui avait promis, avant d’oser se plaindre d’une petite voix à une bénévole qui appelait pour prendre des nouvelles des enfants.

D’autres ont bien reçu des provisions mais périmées. Alors ils ont estimé que, puisqu’ils avaient déjà assez de chance de tomber malade avec le coronavirus, ils n’allaient pas se risquer à les manger. Une distribution de tickets restaurants est prévue par la préfecture, mais est parfois faite au compte-gouttes. « C’est Alteralia qui a été choisie pour la distribution (…) mais en fait ils ont donnés trois ou quatre tickets, et même pas à toutes les familles, juste les familles où ils ont pensé qu’ils ont vraiment rien », confie Maria.

Quels sont leurs recours ? Vasile, le copain de Maria, pense qu’ils iront faire la manche, en dépit de la peur d’être contaminés. Et si ils se font contrôler? « Non, mais je crois pas qu’ils vont payer l’amende. Je crois même pas qu’ils savent comment payer l’amende ! »

Quand on demande à Maria si les gens du platz ont plus peur de la crise sanitaire en elle-même ou de ses conséquences secondaires, sa réponse est aussi claire que triste : « Je pense que c’est les deux, vraiment. » Pour l’instant, malgré l’évidence que chaque bidonville soit un potentiel cluster épidémique en puissance, peu de cas ont été recensés.

Il y a le biais des cas non diagnostiqués bien sûr, mais selon Saimir c’est surtout l’exclusion sociale qui aurait, paradoxalement, évité le pire : « La ségrégation des habitants des bidonvilles a été un bouclier sanitaire ». Une accalmie qui n’empêche pas de craindre le pire pour la suite. A l’heure où la question de la protection occupe le débat public, les Rroms s’en sentent rapidement exclus. Maria fait les calculs : « A la pharmacie, le masque il est à 1,50€. Et en plus, il est jetable ! Ceux qui sont en tissus et qui se lavent, ils sont à 7 euros ici ! Vous imaginez une personne avec cinq enfants ? Plus les gants, plus le désinfectant… »

S’ils reprennent l’école en septembre, ça va poser problème…

Seule la moitié des enfants vivant en bidonvilles sont inscrit à l’école, conséquence entre autre de la lourdeur administrative qui demande des attestations de logement à des familles qui n’ont pas la chance d’être logées. Pour ceux qui sont scolarisés, l’école à la maison est un défi supplémentaire. La plupart ne peuvent pas compter sur leurs parents pour les aider à réviser, car ils ne lisent que très rarement le français ou n’ont même pas pu bénéficier eux-mêmes d’une scolarité suffisante dans leur enfance.

Certains sont pris en charge par des associations comme le Yag Bari ou l’Asset 93, qui ont mis en place un soutien scolaire bénévole par téléphone, mais les autres sont livrés à eux-mêmes. Chez les Petrescu, les petites ont reçu une tablette pour faire leurs devoirs, mais la clef de connexion 4G a mis cinq semaines à arriver. « Si ils reprennent en mai, je pense que ça va aller. Mais si ils reprennent en septembre, là, ça va poser problème, ils vont perdre les connaissances », estime Maria qui essaye d’aider ses cousins.

Elle décrit aussi la difficulté pour les enfants de rester enfermés dans des espaces minuscules, sans voir leurs copains qui habitent pourtant dans la cabane d’à côté, et l’ennui : « Ils aiment bien l’école parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire sur les terrains, sur les Platz ».

Toutes ces problématiques ne datent pas d’hier mais la pandémie et le confinement les ont misent en lumière. Les crises brassent toujours les cartes, elles sont toujours synonyme d’occasions à prendre ou à laisser. Samir s’interroge : « Pourquoi fallait-il une pandémie ? Comment une pandémie peut déclencher un processus qui devrait aller de soi ? Tout le monde parle de l’avant et de l’après. Je ne suis pas certain qu’on tirera les bonnes leçons. »

Coline BEGUET

*Les prénoms ont été modifiés

 

 

 

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