Quatre heures du matin. Plus d’une centaine de personnes patiente déjà sous le crachin incessant à La Chapelle, en attendant de pouvoir monter dans les bus affrétés par la préfecture de police. Les membres d’Utopia56 et de Solidarité Migrants Wilson, ainsi que d’autres associations venues en renfort, supervisent de loin la situation, s’échangent les infos, discutent des chiffres. « Il y a beaucoup moins de monde que ce que l’on envisageait, commente une bénévole de l’Armée du Salut. Les gens présents sont ceux qu’Utopia56 a pu prévenir et rallier jusqu’au point de rendez-vous. » Du côté des familles, Yann Manzi, d’Utopia56, fait état de 180 personnes, dont une poignée de déboutés, « parmi lesquels on dénombre pas mal d’enfants de moins de trois ans ».

De l’autre côté de l’esplanade, la file des hommes isolés s’allonge progressivement, l’arrivée vers des forces de l’ordre, chargées de déloger les personnes restées dans les tentes aux alentours, aidant à grossir les rangs. 500 à 600 personnes, selon Utopia56 toujours, patienteraient quant à eux sur l’avenue du président Wilson, à Saint-Denis. Celles qui sont sorties du dispositif national, dublinées ou déboutées par l’OFPRA, ont préféré plier bagage avant l’intervention des services de la préfecture de police. « Pour eux, c’est terminé, explique Yann Manzi. Ils ne pourront plus venir se reposer ici ».

Questions et inquiétudes

Contactée la veille par téléphone, l’association Solidarité Migrants Wilson dénonçait « l’opacité » de l’intervention, ni les personnes installées dans les camps ni les associations n’ayant été prévenues de l’opération. La date du plan d’évacuation a d’abord été avancée par une source mardi dans l’après-midi avant d’être confirmée par les mairies de Saint-Denis et de Paris. « L’absence de communication et de médiation de la part de la préfecture en amont de l’opération à l’attention des exilé.es et des associations ne permet pas de préparer celle-ci dans les meilleures conditions possibles, stipule le communiqué d’Utopia56, envoyé à la veille des évacuations. (…) Dans ce contexte, il nous est impossible de mener un travail de terrain afin de bien informer les personnes à la rue et de les rassurer. Seules les rumeurs font foin depuis mardi et échauffent les esprits, en effrayant bon nombre sur le chemin, les poussant à la fuite ».

Parmi les associations présentes sur les lieux, aucune n’a été sollicitée par l’Etat, ni la mairie de Paris, hormis France Terre d’Asile. « On nous a suggéré de ne pas venir », explique une bénévole de l’Armée du Salut, qui attend de prendre la route pour le Gymnase Courcelles, l’un des deux gymnases parisiens mobilisés pour l’accueil d’urgence. Un peu avant six heures du matin, les premières familles, soulagées, entrent enfin dans les bus. A quelques mètres de là, sous une pluie battante, le préfet de police Didier Lallement s’exprime face à la presse, paraphrasant le discours prononcé la veille par le Premier ministre Edouard Philippe durant l’annonce de son plan immigration. « Retrouver le contrôle de son immigration » : la messe est dite. Conformément au durcissement des positions de l’Etat, Didier Lallement rappelle ensuite la nécessité de « changer de braquet ».

Didier Lallement, le préfet de police de Paris (à droite)

Sur l’esplanade, que les journalistes regagnent au compte-goutte, invités à suivre l’intervention d’Anne Hidalgo, le discours des acteurs associatifs se teinte de lassitude. « On nous promet une mise à l’abri inconditionnelle durant l’hiver, sans distinction de statut. On attend de voir. On ignore également où seront conduites les personnes évacuées du camp d’Aubervilliers, puisque les gymnases sont désormais remplis. On imagine que la préfecture mise sur le fait que certaines personnes partiront d’eux-mêmes… », témoigne l’un d’eux. L’incertitude plane également quant aux perspectives de logement qui seront offertes à l’issue du « tri administratif » d’ores et déjà en cours dans les hébergements d’urgence.

Les oubliés du système

Au gymnase Courcelles, le premier bus arrive aux alentours de 7h45. C’est l’un des quinze espaces mis à disposition par la ville de Paris et les départements d’Île-de-France pour l’accueil des migrants. Une cinquantaine de personnes s’installe sur les lits picot, majoritairement de jeunes Afghans, parmi lesquels de nombreux primo-arrivants. Arrivés pour certains il y a seulement quelques jours sur le sol français, ils semblent satisfaits, du moins soulagés, du répit qui leur est offert. Armin*, 25 ans, nous montre ses papiers. Réfugié et en règle, il vit malgré tout depuis plus d’un an dans le camp de la Chapelle. « Je suis en France depuis près de deux ans. J’ai le droit de travailler, mais je n’ai pas de logement, je ne sais pas écrire le français. Je suis bloqué au camp. C’est la cinquième fois que je suis emmené dans un gymnase. » Comme de nombreux réfugiés statutaires, qui représenteraient 15 à 20% de la population des camps, Armin, passé du côté du droit commun, a perdu ses droits de demandeur d’asile. En clair, il doit désormais se débrouiller seul. Comme lui, les centaines de migrants n’étant pas montés ce matin dans les bus se retrouvent désormais livrés à eux-mêmes.

La « purge » post-évacuation, tant redoutée par les associations, aura bien lieu, ainsi que l’a confirmé le préfet de police. « Non seulement nous mettons à l’abri, mais nous ne tolérerons pas de réinstallation, je préfère être très clair », a soutenu Didier Lallement. Le reste des campements sera évacué dans « un délai rapide », sans plus de précision mais avant la fin de l’année, le ministre de l’Intérieur s’y étant engagé. Les prochaines opérations devraient avoir lieu sur la « colline du crack », située porte de la Chapelle, après l’évacuation du camp d’Aubervilliers, qui selon des sources associatives pourrait intervenir dans les prochains jours. Le préfet de police l’a assuré, les contrôles s’intensifieront dès cet après-midi. Son homologue de la région Ile-de-France, Michel Cadot, embraye : « Il y aura un maintien de présence policière permettant d’éviter la reconstitution de ces campements. »

De l’autre côté du périph, à Saint-Denis, où a été lancé lundi le chantier d’un futur village olympique, la mairie a déjà pris ses dispositions. En début d’après-midi, des pierres commençaient à être installées à certains emplacements, « afin que les personnes ne puissent pas s’y établir », commente Clarisse Bouthier, de Solidarité Migrants Wilson, qui dénonce « une politique de dispersion devenue systématique ». « Ce qu’on retient, c’est que de nombreuses personnes se sont évaporées dans la nature, s’indigne Yann Manzi. Ces solutions de mise à l’abri ne sont pas adaptées pour tout le monde, notamment pour les dublinés qui préfèrent se cacher. La pression policière va les invisibiliser et les repousser aux portes de Paris. Mais ces personnes sont toujours là, je vous l’assure. »

8h30. Le plan d’évacuation s’achève dans le calme à La Chapelle. Au gymnase Courcelles, c’est bientôt l’heure du petit-déjeuner. Souffrant de douleurs persistantes aux pieds depuis quatre mois, Anwar, aperçu plus tôt sous l’esplanade, nous montre fièrement son nouveau lit. Après le café, il retournera, il l’espère pour la dernière fois, à La Chapelle : ses médicaments, oubliés dans sa tente, ont été récupérés par une association. Tout le monde n’aura pas sa chance. Ce matin, les associations avaient entrepris de récolter les tentes et couvertures, entre autres, qu’elle aurait pu recycler pour les mettre à disposition d’autres personnes dans le besoin. En cours de collecte, « la police a nassé et on n’a pas pu continuer », nous raconte un bénévole présent. Toutes les tentes et tous les biens ont finalement été envoyés à la benne pour être détruits.

Le gymnase Courcelles et ses derniers préparatifs

Julie DELEANT

Crédit photo : JD / Bondy Blog

*Les prénoms ont été modifiés

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