« On se réveille très tôt pour être à l’heure, parce qu’on n’aime pas être retardataires. L’heure, c’est l’heure », répète Fadia*, mère de trois enfants, soucieuse de leur éducation. Avec son mari Khaled, ils sont arrivés d’Alger il y a trois ans, elle pour accoucher après des complications de santé, lui pour traiter un cancer dont il est actuellement en phase de rémission.

Depuis 2017, leur quotidien est marqué par les expulsions et la précarité. Un chaos que chacun traverse à sa manière dans la famille, mais toujours ensemble. Fadia est épuisée : « Depuis trois ans, j’ai perdu presque tous mes cheveux. Vous voyez ? tout ça c’est à cause de mes soucis. Je cherche la tranquillité, je veux juste ça. ».

Étudier malgré les expulsions et l’éloignement

Un peu après la rentrée scolaire la préfecture a fait déménager Fadia, Khaled et leurs trois enfants à 20km de Toulouse dans un hôtel situé dans la commune de Muret. Une nouvelle descente aux enfers s’amorce alors. Cet éloignement soudain vers la périphérie a pesé sur les épaules de la famille, qui avait tous ses repères au centre-ville, où elle vivait depuis trois ans.

Du début à la fin du mois, la situation financière est difficile. La famille attend encore une évaluation de leur dossier par les services de la CAF. Fadia et son mari perçoivent uniquement les 150 euros de bourse par enfant tous les trimestres, et survivent grâce aux paniers-repas du Secours Populaire.

Quand je n’avais pas assez pour acheter un ticket, je mettais mon fils dans la poussette et je marchais. Je faisais des distances et des distances, mais je ne fraude pas.

Sans emploi, alors éloignés des associations de distribution alimentaire et autres collectifs de soutien, les deux parents se retrouvent obligés de prendre le train deux fois par jour pour emmener leurs enfants à l’école. « Les premiers jours, on fraudait dans le train », raconte Fadia, qui se souvient de sa « peur au ventre » : « quand je n’avais pas assez pour acheter un ticket, je mettais mon fils dans la poussette et je marchais. Je faisais des distances et des distances, mais je ne fraude pas. De Toulouse jusqu’à Muret, il y a 20 km. » 

Fadia se souvient encore de l’hôtel Ibis, de sa vue sur le parking, des packs de lait qui côtoient les boîtes de conserve sur la moquette. « Au début, je mettais le lait sur la fenêtre, mais l’hôtel n’a pas accepté, parce que c’est la première chose qu’on voit depuis dehors ».

Dans les deux chambres que les cinq membres de la famille occupaient, pas de quoi cuisiner mis à part une plaque chauffante à même le sol. Pas de frigo non plus, ni de lave-linge. Des sacs de linge posés à côté d’autres conserves. Dans ce quotidien chaotique, pourtant, les enfants ne perdent pas de vue leur trajectoire : réussir à l’école, quoiqu’il en coûte.

Je rentre tard et je me réveille tôt le matin avant d’aller au lycée.

Son fils Ilias, 18 ans, va passer son bac scientifique cette année. Plus tard, il veut devenir médecin. Pour arriver à 17, 60 de moyenne générale, le lycéen travaille dur : « Des fois je reste au CDI pour travailler. Je rentre tard et je me réveille tôt le matin avant d’aller au lycée ». À l’hôtel, pour réviser avant un contrôle, le jeune homme se levait à 4 heures du matin pour se coucher à minuit.

Son professeur de mathématiques, Guillaume Ducellier est l’un des soutiens de la famille : « Ilias n’a que du mérite. Moi quand j’ai appris ça, je suis tombé des nues parce qu’il ne montre rien, il a toujours le sourire, il est toujours dans le travail, a d’excellents résultats. On ne pouvait pas se douter qu’il avait un problème quelconque », explique l’enseignant.

L’année dernière, la famille avait passé dix jours dans la rue. En sous-location dans un logement aux loyers impayés par son locataire, Fadia et ses enfants se sont vus obligés de quitter l’appartement le 31 octobre 2019. Ce jour-là, seul Khaled était à la maison, alité au lendemain d’une opération. L’huissier de justice et le policier lui ont demandé de sortir l’essentiel des affaires. Quinze minutes plus tard, tout était sur le trottoir. « Un voisin a proposé de nous héberger la nuit, mais le jour on le passait dans les jardins, au centre socioculturel pour rentrer aux toilettesC’était vraiment une grande galère, avec le bébé et tout », raconte Fadia.

 On ne peut pas s’habituer à ça.

Ilias y repense parfois :« Si ça se passe maintenant, je ne pourrai pas suivre les cours ». Les nombreux déménagements, la rue… le lycéen en a toujours peur : « On ne peut pas s’habituer à ça ».

Depuis le confinement, il suit les cours en présentiel deux fois par semaine. Le reste du temps, les cours en visioconférence sont de plus en plus durs à suivre pour le jeune homme : « Il y a la connexion mais à certains moments c’est tellement chargé qu’on ne peut pas y accéder. Des fois j’entends vraiment rien, j’ai pas d’absence, mais j’entends rien », plaisante-t-il devant son prof.

La maman a conscience de la fragilité de l’équilibre familial, quand chacun garde pour soi les tensions pour préserver l’unité. Ce qui fait tenir cette mère de famille debout, tout comme son mari Khaled, c’est la réussite de leurs enfants. Leur premier fils, Sabri, est parvenu, après des mois de combat, à s’inscrire à l’université de Bordeaux-Montaigne.

Derrière le droit à l’éducation des enfants, rendre visibles le sort des familles sans-papiers

Le professeur de mathématiques d’Ilias a été alerté par le Réseau éducation sans frontières 31, un ensemble de collectifs, d’associations et de membres de l’Éducation nationale mobilisés contre les expulsions de jeunes scolarisés et de leurs familles sans-papiers.

Annie Latapie, bénévole à Resf31(Réseau d’éducation sans frontières), mise sur le réseau de citoyens mobilisés pour que les situations des familles ne tombent pas dans l’indifférence : « on essaie d’avoir des référents dans chaque établissement scolaire aujourd’hui pour qu’ils puissent apporter une aide solidaire ou administrative à ces familles. »

Sur les réseaux sociaux, la campagne Déconfinons leurs droits interpelle les citoyens et les élus politiques sur la question de la régularisation des familles sans-papiers, pour un accès égal à l’éducation, qui passe par le droit au travail et au logement stable.

 

Quelques jours plus tôt, les enseignants d’Ilias et de son petit frère, aidés de Resf31 se sont mobilisés pour monter une cagnotte et payer des abonnements de train pour leurs parents. « On a écrit à la région, au département, à la préfecture, pour essayer de régler la situation sur Toulouse. On attend des réponses. On a fait aussi des collectes d’habits, matérielles pour qu’ils puissent cuisiner ».

Le professeur agit comme relais auprès de la direction de l’établissement pour mettre en place la gratuité complète à la cantine dont les tarifs restent à la charge de la famille sans revenus. « Ça devrait se faire, ils vont aussi recevoir une aide régulière du lycée ».

Le 15 décembre dernier, une petit répit a été offert à la famille de Fadia qui est maintenant hébergée dans le centre-ville de Toulouse par l’association Espoir , qui travaille avec les services du 115. Le 21 janvier, sera une date déterminante pour les deux parents et leurs trois enfants, qui ont rendez-vous avec la préfecture pour faire le point. Fadia craint une expulsion car son mari a terminé sa chimiothérapie. Mais pour l’heure, la famille est soulagée d’avoir quitté l’hôtel, ou la proximité empêchait l’intimité et le bon déroulement des devoirs.

La mobilisation des enseignants à Toulouse

Pour Annie Latapie de Resf31, les placement temporaires en hôtel obéissent à une logique : « aujourd’hui, quand il y a une décision d’éloignement, on sait très bien que la police peut venir à l’hôtel chercher ces familles, et ça c’est déjà arrivé ». Cette situation, Annie veut la dénoncer à l’occasion d’une nouvelle manifestation contre la précarité qui se tient l’après-midi au centre de Toulouse.

À 14h, la bénévole retrouve quelques enseignants, engagés dans la campagne Déconfinons leurs droits, dont fait partie Aurélie Guerra, professeure des écoles. « Depuis que je suis dans l’école, il y a des familles pour qui c’est compliqué, dont les enfants sont brillants », raconte l’enseignante.

On vit toujours dans la peur, qu’un jour on nous demande de partir.

Parmi les marcheurs, Henriette, venue du Cameroun il y a quatre ans, expulsée de l’hôtel où elle était hébergée lorsque sa fille a fêté ses 4 ans. Elle est toujours sans nouvelles de sa demande d’asile. Certains professeurs l’ont aidée à trouver un squat où dormir en attendant : « On vit toujours dans la peur, qu’un jour on nous demande de partir ». Henriette manifeste pour être régularisée et travailler : « gagner ce que je mérite, parce que c’est pas juste le travail non déclaré. Tu fais des heures mais on ne te paye pas comme il faut. »

 Il en a qui dorment dans leur voiture pendant des mois, et qui pourtant continuent leur scolarité impressionnante.

Le regard d’Aurélie Guerra est songeur : « On voit des enfants qui apprennent le français en très peu de temps, qui sont moteurs, qui ont envie, qui sont hyper motivés. Il en a qui dorment dans leur voiture pendant des mois, et qui pourtant continuent leur scolarité impressionnante. Les élèves sans-papiers sont parmi les meilleurs élèves de la classe ».

Jusqu’en janvier, la campagne Déconfinons leurs droits va continuer. Annie espère « pouvoir mobiliser avec cette campagne, et amener la préfecture à étudier certains dossiers. ». Jeff Mignard, membre fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme à Toulouse est engagé dans la campagne de médiatisation, par laquelle il veut « désinvibiliser les familles sans-papiers », ces « gens qui vont nettoyer les bureaux la nuit et qui sont partis quand on arrive ».

Jeff Mignard conclut : « Le traitement des sans-papiers n’est que l’avant-propos de ce qui nous est promis si on lâche sur le droit des autres. Moins de droits pour les uns ne signifie pas plus de droits pour les autres. »

La préfecture et le rectorat ont été contactés pour obtenir des informations dans le cadre de cet articles. Nos sollicitations sont restées sans réponses. 

* Les prénoms ont été modifiés.

Photographie à la Une © Ben Art Core.

Floriane Padoan

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