Je me souviens de cette nuit de novembre 2005, où le bus 251 a brûlé, au Blanc-Mesnil, prés du Stade Paul-Eluard. La rumeur se rependait par téléphone, par textos: «  ça brûle ver le stade a ski paret ». Oui ça a bien cramé, arrêts de bus cassés, panneau incendié. Qu’est ce qui a changé depuis ? Rien, ou presque. Ce panneau est resté là, abîmé, sans que personne s’en préoccupe. Déjà deux ans que nos banlieues ont voulu montrer à tout un pays et au monde entier qu’il y avait une France à deux visages. Emeutes, révoltes, appels au secours: tous les mots ont été bons pour qualifier un malaise. Bus, bâtiments, voitures ont brûlé.

A l’occasion de ce triste anniversaire, habitante du Blanc-Mesnil, j’ai souhaité rencontrer un conducteur de bus qui était en poste à cette époque. Mais voilà, au bout de mon quatrième « Non, j’ai commencé à exercer il y a moins de deux ans », j’ai compris que la tâche serait difficile, d’autant plus que, selon mon interlocuteur du moment, « la Ratp a effectué un recrutement massif cette année, énormément de conducteurs étant partis à la retraite ».

Tant pis pour moi. Je laisse le hasard opérer et m’approche d’un chauffeur, à qui j’ai d’ailleurs oublié de demander le prénom (photo ci-contre). Je veux savoir pourquoi il a décidé de faire ce métier: « Par dépit », me dit-il en rigolant. «  Non. J’étais taximan et j’ai voulu changer de métier. Comme j’aime bien la conduite, j’ai choisi celui-là. » Sans tergiverser, j’aborde le sujet des émeutes. Mais bon, comme il n’était pas conducteur durant cette période, je ne sais pas ce qu’il a à me livrer. Il me confie que, « de bouche à oreille », il a « entendu dire que beaucoup, aujourd’hui, sont choqués et que d’autres ont peur ». « Peur des jeunes ? » je lui demande. « Non, peur que ça recommence, peur de ne rien pouvoir faire. » Sa réponse me rassure, je craignais d’entendre pour la énième fois un de ces préjugés sur cette jeunesse qui terrifie tout le monde. « Il ne faut pas se fier aux apparences, ajoute-t-il, n’importe qui peut être dangereux. » En moi-même, je lui dis « merci », car tomber dans les clichés, c’est facile.

A mon tour, je lui explique ce qui m’a amenée à interroger un chauffeur du 251 (bus reliant la gare d’Aulnay-sous-Bois au métro de Bobigny) plutôt qu’un autre. Je me souviens de ces images de CNN montrant en feu un bus de cette ligne que je prends assez souvent. Des images qui m’ont interpellée. Je me souviens m’être dit: « Le monde entier croît que c’est la guerre ici, ce n’est pas possible. » Pas possible, pas admissible de voir que si près de chez moi on brûle, on casse. Et pourtant, c’est bien ce qui s’est passé tout près de chez moi.

« J’ai trouvé ça injuste de brûler des bus que ses amis, ses propres parents prennent tous les jours, ça n’a fait que les pénaliser », clame le conducteur. Pendant tout novembre 2005, les bus de la banlieue se sont arrêtés dès la tombée de la nuit, vers 18h, aucun ne traversait plus les cités. Beaucoup d’habitants du Blanc-Mesnil ont été pétrifiés. Cette petite ville qui était pour ainsi dire méconnue, est sortie en un mois, en une nuit, de décennies d’anonymat.

Axelle Adjanohoun

Axelle Adjanohoun

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