Les blogueurs racontent, à leur façon, leur -Né quelque part-, la semaine de la sortie du film de Mohamed Hamidi. Dans les salles, le 19 juin.

L’injustice a parfois des bienfaits insoupçonnables. Elle agit sur vous comme une épine dans la conscience. Son bruit strident se rappelle à votre souvenir régulièrement. On la rencontre souvent par accident. Dans mon cas, cela s’est passé dans les escaliers de mon immeuble, à l’âge de 14 ans.

J’ai assisté à l’expulsion d’une famille. Des hommes en costume avec des documents sous les bras, des agents en uniforme, un artisan avec sa boite à outils avalaient les étages, parlant uniquement avec des gestes, comme on joue une symphonie musicale pour la 100ème fois. Ce fut la naissance brutale de l’adulte que je suis aujourd’hui. Les images vues ce jour-là, les cris, la honte dissimulée et l’angoisse des autres locataires sont inscrits dans ma mémoire. Ce fait, comme tant d’autres, est constitutif de mon identité. C’est un chapitre de mon histoire.

Nous étions des familles d’ouvriers immigrés, nos pères se démenaient sous les fourches caudines des trois huit sur les chaines de Peugeot. Nos mères faisaient du calcul mental toute la journée pour assurer la pitance, et les gosses de mon âge jouaient au foot sur le parking, entre les R4 et les 504 break. Nous vivions là, c’était chez nous. C’était notre quartier. Nous connaissions tout sur chacun d’entre nous. Au centime près. Nous faisions corps avec notre condition sociale. On s’aimait, on se détestait, on se disait des choses, on en dissimulait d’autres. On vivait ensemble, on partageait le même destin et la même dignité. Pour le reste de la ville, nous étions les « gens du quartier », à la périphérie de l’échiquier local. Pas d’ici, en transit, en attente d’un départ programmé et d’une parenthèse bientôt refermée. Ce quelque part géographique était une sorte de laboratoire pour les services sociaux, les apprentis politiques, les chercheurs en sciences sociales et les chroniqueurs TV.

Dans le monde des enfants d’ouvriers, on avance vite dans l’âge, on meurt plus vite aussi. On grille souvent les étapes. L’urgence des situations forge vos capacités d’anticipation et de gestion des incertitudes. Certains deviennent de véritables rocs capables de tout affronter, d’autres succombent doucement, se dévitalisent peu à peu, jusqu’à devenir l’ombre d’eux-mêmes. Les premiers renaissent en permanence, les autres courbent le dos sous le poids des statistiques du chômage.

L’urgence n’est pas propice à la réflexion. Des pans entiers de nos vies sont ignorés, refoulés, mis sous le tapis. Parce que ce n’est pas le moment d’en parler, parce que cela est hors sujet, parce que ce n’est pas bien de remuer le passé, parce que personne ne trouve intéressantes nos histoires, parce que le spectacle est ailleurs, parce que les légendes et les héros ne nous ressemblent pas, parce que notre rôle dans le récit national est anecdotique.

L’histoire de chacun est une peau de banane sur laquelle on glisse, par inadvertance, lors d’une discussion, une dispute, un livre trouvé sur une banquette, une photo en noir et blanc, un cousin analphabète, une tante sur son lit de mort, un professeur curieux de ses élèves, un slogan nauséabond d’un parti extrémiste. Dans tous les cas de figure, chacun a rendez-vous avec son histoire, les yeux dans les yeux, sans tabou, sans itinéraire bis. Impossible de faire marche arrière. L’histoire ne se réécrit pas, contrairement au présent et surtout à l’avenir… .

Nous n’avons aucune prise sur la naissance biologique, ni sur le lieu de celle-ci, encore moins sur les origines culturelles ou territoriales de nos géniteurs. La véritable naissance est celle de la conscience. La conscience de son être, des autres, du temps, de la transmission, de la justice, de l’amour, de la liberté et de l’égalité. -Né quelque part- est une histoire d’amour. C’est un miroir, un cheminement et une invitation à être curieux de sa propre histoire. C’est surtout l’heure de vérité de soi… .

Nordine Nabili

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