Samedi dernier, je décide d’aller déjeuner, accompagné de mon fils, avec mon ami José (ex-détenu), sa femme et sa fille. José n’a pas changé, toujours aussi bavard, il monopolise la parole durant tout le repas, j’essaie tant bien que mal de placer des mots. « En interview, n’hésitez pas à couper la parole de votre interlocuteur », nous a-t-on conseillé en séance de rédaction du Bondy Blog. Certes je ne suis pas en entretien de travail, mais il faut que je montre à mon fils que son père a de la discussion. J’attends donc le moment où il va engloutir son hamburger pour placer un mot.

Je lui pose tout de go la question qui me brûle les lèvres : « Comment se déroule Noël en milieu carcéral ? » José avec sa masse de catcheur s’affale sur son siège, s’arrête net de manger, de parler, me fixe avec un regard noir. Il se tourne vers sa fille, la prend dans ses bras et l’embrasse, son yeux rougissent de larmes. Des sanglots dans la voix, il me décrit cette période de sa vie : « Chaker, tu ne dis rien depuis tout à l’heure mais quand tu ouvres ta bouche, c’est pour poser des questions, je suis ton ami, oublie ton métier de journaliste. »

Il repose sa fille et entame son récit : « Quand j’étais au placard, à la période de Noël, durant les parloirs de décembre, je voyais ma fille et je savais que je ne serais pas auprès d’elle pour lui offrir des cadeaux. Mais bon, comme je travaillais en détention, j’envoyais un bon mandat afin que sa mère lu achète des cadeaux, j’étais prés d’elle spirituellement. »

Tout en parlant, il passe tendrement sa main dans les cheveux de sa fille : « Le 25 décembre, en taule, c’est la mort, c’est un jour comme un autre, mais en pire, il n’y a plus aucune activité. » D’un ton énervé, il dit : « En taule, tu détestes les jours fériés, parce que tu sais que tu va galérer dans ta cellule, tu sors uniquement deux heures le matin et l’après-midi, pour ta putain de promenade, t’es en chien le 25 décembre, et t’as pas intérêt à tomber malade ce jour-là, y a personne, y a rien à faire, y a rien à la télé, c’est la mort ce jour-là. »

Il prend la main de sa femme, l’embrasse délicatement. « Habituellement, dans l’année, les familles qui viennent aux parloirs, n’apportent que notre linge et des bouquins, le reste, c’est interdit, sauf pour les fêtes de fin d’année, où on peut bénéficier de cinq kilos de nourriture, repas, confiseries, chocolat, etc. C’était la fiesta… Mon codétenu, Issa, c’était un Malien, ses parents lui avait envoyé cinq kilos de plats africain, mafé, tieb… On s’est régalé pendant plusieurs semaines… J’adore les chocolats, ma mère m’avait envoyé cinq kilos de Ferrero, c’était cool… En promenade, juste après les colis, entre détenus, chacun détaillait ce qu’il avait reçu, on était comme des petits enfants, les colis c’étaient nos jouets à nous… »

A ces mots, il se lève, habille sa fille, prend la main de sa femme. Juste avant de partir, il me regarde et me dis : « Tu sais, ce que je détestais le plus, c’est quand les matons me souhaitaient la bonne année le 1 er janvier. Allez ! Garde la pêche, Chaker. »

En finissant cette article, je pense à Karim Achoui, qui va sans doute passer plusieurs Noëls dans ces conditions, lui qui, à la ville, déguste du caviar et du champagne.

Chaker Nouri

Chaker Nouri

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