Tout était calme, jusque-là. Pas un bruit dans la ville. Pour le deuxième soir de suite, on était venu passer la soirée à Villeneuve-la-Garenne. La veille, Mouldi, un jeune homme de 30 ans, avait percuté la portière soudainement ouverte d’un véhicule banalisé de la police. Dans une vidéo diffusée très rapidement sur Snapchat puis sur Twitter, on le voit à terre, sa jambe semble arrachée – finalement, une nuit entière au bloc opératoire aura évité le pire -, on l’entend hurler. Et on a le sang qui se glace, l’indignation qui monte.

Alors, on est allé faire un tour sur les lieux de l’accident. Arpenter un peu cette petite ville de 24 000 habitants, enfant bâtard des Hauts-de-Seine, coincée tout au nord-est du département, cette « VLG » qui ressemble bien plus au 9-3 qu’au 9-2. Il n’y avait pas grand-monde. A peine quelques « grands » posés dehors. Des voitures de police qui tournent. Karim*, un jeune du coin, s’en étonne : « Ça n’a jamais été aussi calme depuis le début du confinement. »  

Et, puis d’un coup, un grand « boum ». Une illumination dans le ciel. Une vingtaine de jeunes, visages masqués, qui sortent en courant d’on-ne-sait-où. Des feux d’artifice lancés en l’air. Il est un tout petit peu moins de minuit et Villeneuve-la-Garenne entame une nuit d’affrontements tendus entre ses jeunes et les forces de l’ordre.

« Ils sont où ? », « Venez, on y va ! », « Nan, attends-les ! » : c’est à la police qu’en veulent les jeunes. La police qui les contrôle à longueur d’année, qui les tutoie, qui les insulte, qui les violente et qui, samedi, a failli arracher la jambe d’un d’entre eux. A minuit pile, quelques poubelles sont incendiées à l’entrée de la cité. L’objectif : attirer les policiers, bien obligés d’escorter les pompiers pour éteindre le feu.

Des policiers sur les nerfs

Pendant deux heures, ce type d’offensives se répétera à plusieurs endroits de la ville. Un peu plus loin, le feu se propagera à deux camionnettes qui finiront la nuit complètement calcinées. Les bruits de mortiers se succèdent, une fois ici, une autre fois là-bas après quelques minutes de calme. Les jeunes de « VLG » savent très bien ce qu’ils font : ils se révoltent.

Les tensions ont duré plus de deux heures, ce dimanche soir.

Face à cela, les policiers sont sur les nerfs. Ils tardent à se mettre en place. Ils avancent, ils attendent, ils reculent. Quelques fois, ils chargent. Souvent, ils paniquent. A un automobiliste qui doit faire un détour, un policier crie : « Bouge de là ! La putain de ta race ! » Quand on s’approche, avec trois confrères, d’un endroit où les tensions s’accroissent, une policière s’époumone : « Reculez ou je lance une grenade ! » Rien que ça.

Les forces de l’ordre nous font d’ailleurs vite comprendre que nous, journalistes, sommes aussi leurs ennemis ce soir. Le long de l’avenue Verdun, un troupeau de CRS bondit sur nous, matraque en main, en nous hurlant dessus : « Dégage ! Dégage ! ». A quelques mètres de là, trois policiers nous braquent leurs lampes en pleine face et nous intiment aussi de foutre le camp. On leur explique ce qu’on fait là ; notre travail. Tant pis. Un de nos confrères, Taha Bouhafs, est violemment interpellé. Menotté et menacé, il finira par être relâché au bout d’une vingtaine de minutes.

Pendant deux heures, Villeneuve-la-Garenne vit au rythme des mortiers, des poubelles incendiées et des charges policières. Il y a quelques moments de répit mais ils ne durent jamais très longtemps.  Aux fenêtres, les habitants sont là. On entend une maman tancer les CRS qui nous chargent sans raison.

Dans le même temps, les réseaux sociaux nous informent que d’autres quartiers connaissent les mêmes révoltes, à Aulnay-sous-Bois, Gennevilliers, Grigny et même Amiens et Toulouse. Le 28 octobre 2005, au lendemain de la mort de Zyed et Bouna, c’est comme ça, à la manière d’une tache d’huile, que s’étaient propagées les révoltes urbaines les plus marquantes de l’histoire des quartiers populaires.

Ilyes RAMDANI

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