Bobigny, à l’intérieur du tramway, une voix de velours annonce la station « Libération ». En cette veille de commémoration du 8 Mai 1945, ce mot si familier pour les usagers de la ligne prend tout son sens. Des descendants et proches de tirailleurs des anciennes colonies sont rassemblés au cimetière musulman de Bobigny. L’Association des élus issus de la diversité y organisait hier une commémoration en hommage aux soldats issus des terres autrefois administrées par la France.

En cette période de débats parfois passionnés sur la place de l’islam en France – « identité nationale », « polygamie », « salafisme », etc. –, comment aborder cette commémoration lorsque l’on est soi-même descendant d’un tirailleur tunisien enrôlé de force (à l’époque c’était le front ou le cercueil) pour combattre en Indochine ? D’un côté, la suspicion de communautarisme, de l’autre, ce besoin, cette nécessité, de se souvenir sur un lieu de recueillement… Une chose est sûre, l’endroit réservé au cimetière musulman de Bobigny n’est pas des plus dignes. Ce dernier se trouve au fin fond d’une ruelle, proche de la zone industrielle Les vignes, située derrière l’enseigne Métro, connue des grossistes de tous l’Hexagone.

A l’entrée du cimetière, le gardien balaye la terre que le vent a transportée des tombes jusque-là. Un peu plus loin, une construction coiffée d’un dôme vert d’où s’échappent des voix que l’on devine être celles de « vieux sages » psalmodiant des versets du Coran sur le corps d’un mort. A l’horizon, les tours de la cité Karl Marx, seuls éléments de verticalité dans le paysage. Autour de nous, des tombes et des tombes à perte de vue, certaines sont là depuis peu, d’autres depuis le XIXe siècle ! L’année 1898 est inscrite sur l’une d’elle. L’imagination travaille : mais qui c’est celui-là ? Comment est-il arrivé là ?

Au bout d’un petit chemin de gravillons un drapeau tricolore s’élève dans le ciel, au pied duquel un petit groupe de personne sont réunis. Des élus pour la plupart et quelques citoyens des villes aux alentours. Une gerbe de fleurs est posée au pied du drapeau français, où reposent jusqu’à la fin des temps les soldats tombés pour ce même drapeau.

Le regard tourné vers les tombes, tous se recueillent pendant qu’un responsable récite des versets coraniques. Image forte ! Des élus de la République portant l’écharpe tricolore les mains levées au ciel, implorant Allah. En ces temps ombrageux, il est surprenant de voir ce rituel pourtant banal. « Je suis élue, républicaine, et je considère que ma religion, qui appartient certes à la sphère privée, est un plus pour ce pays », affirme Leïla Bouzidi (ci-contre à gauche), élue à Bobigny.

Ce besoin de commémoration se ressent dans les propos : « Si ceux qui sont morts au front à l’époque savaient ce qu’allaient devenir ici leurs petits-enfants, ils auraient refusé de se battre. Quand on voit ce que beaucoup des nôtres sont devenus… Aux jeunes, tu leur parles de ce passé, ils te disent « j’m’en fous, je connais pas tout ça ». Ils perdent leur temps dans des conneries… », s’exclame un habitant, jeune lui aussi, de La Courneuve.

« Nous devons rappeler plus que jamais que, oui, les musulmans ont participé à l’histoire de ce pays. Pour notre futur, nous devons le faire. On stigmatise la population musulmane et il faut que nous agissions pour que l’on n’oublie pas qu’on a notre place ici aussi ! », affirme Kamel Hamza (photo du haut), un élu de La Courneuve. Un vœu… pieux ?

Aladine Zaiane

Photos : Christophe Fouquet-Sparta

Aladine Zaiane

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