Cela ne vous surprendra pas. Dans mes classes, ce sont surtout des jeunes filles que je rencontre. Elles sont plus studieuses, réfléchies, volontaires, rien d’étonnant à ce qu’on les retrouve plus nombreuses dans les groupes de préparation à Sciences Po. Ce qui frappe aussi, c’est leur vivacité, leur inventivité, leur sûreté en elle-même. Elles pètent le feu ces gamines !

 

C’est au point que je me suis demandé si l’image de la femme soumise et sous contrôle que l’on donne volontiers dans les cités n’était pas un poncife un peu dépassé. « Méfiez-vous, m’avertit un enseignant de Forbach (Moselle). C’est vrai que ces adolescentes ont une énergie rayonnante, mais quand je les revois quatre ou cinq ans après le baccalauréat, elles sont souvent rattrapées par un système. Elles se marient, ont des enfants très tôt, et quand on les croise dans la rue elles ont perdu leur flamme. »

 

Mercredi, à la sortie du lycée Robert Doisneau de Corbeil-Essonnes, je discute avec un petit groupe où deux jeunes filles débordent d’une énergie à vous couper le souffle. Ilef, 18 ans, est d’une famille marocaine de huit enfants ; Hayat, 15 ans, vient d’un milieu plus bourgeois d’origine algérienne,. L’an dernier, Hayat a semé le trouble dans son quartier en s’habillant gothique. Elle porte ce jour-là une robe coquette avec des bas colorés. Ilef, qui a recouvert ses cheveux d’un voile à la sortie du lycée, la couve d’un regard chaleureux, avec la tendresse complice d’une grande sœur.

Elles sont plongées dans une dispute politique. Ilef est impatiente de pouvoir voter, elle y place un espoir presque démesuré : « J’aime la France, s’exclame-t-elle dans un sourire qui lui mange tout le visage, et je vais voter pour le lui montrer ! » Pour qui votera-t-elle ? « Pour Ségolène Royal, parce que les gens seront pour elle et qu’elle est la seule à pouvoir faire barrage à la droite. » Un peu plus tard, elle ajoute assez curieusement : « Je ne le ferai sans doute pas, mais je pourrais aussi voter Sarkozy si tout le monde est pour lui. Parce que je veux être française ! »

 

La remarque fait exploser Hayat. « Comment peux-tu dire cela ? Quand tu votes, c’est ton opinion que tu dois donner ! »

 

Quand j’aborde le sujet de l’émancipation des femmes dans les cités, de leur marge de liberté, les deux se tournent vers moi d’un seul mouvement. « Il ne faut pas exagérer, ça reste limité », avance Hayat. Ilef hoche de la tête : « Un jour, ma sœur aînée a reçu un coup de téléphone d’un garçon à la maison. Vous savez comment mon père a réagi ? Il l’a punie en l’interdisant pendant deux jours d’aller aux cours ! » Et dans un sourire, parce que chez Ilef tout commence et tout finit toujours dans un sourire, elle ajoute : « Pourtant nos parents savent qu’on voit des graçons,, mais pas à la maison, pas sous leurs yeux… »

 

Alain Rebetez (L’Hebdo)

Alain Rebetez

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