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Pendant quatre-vingt-dix minutes, le football semblait capable de suspendre le cours du monde. Cette fois, certains supporters n’y arrivent plus. Derrière chaque match, ils voient des intérêts politiques, économiques ou diplomatiques qui les empêchent de vivre la compétition comme avant.

Depuis le coup d’envoi de la Coupe du monde, Anis* se pose la même question avant chaque match. Passionné de football depuis l’enfance, il rêve de voir jouer la sélection marocaine. Mais il s’en empêche. Pour lui, impossible d’oublier les enjeux politiques qui entourent la compétition.

« Ça a chamboulé ma vie », explique le trentenaire. Fan de foot depuis son enfance, Anis se désespère de voir ce sport populaire transformé en un outil politique pour redorer l’image des États à l’international et renforcer leur soft power.

Membre de l’ultra d’un club marocain, Anis en vient pourtant à espérer que « l’aventure de l’équipe marocaine s’arrête ». Il aimerait que les supporters regardent en face ce qui se passe dans leur pays. « Les arrestations politiques, les condamnations d’opinion, les logements détruits pendant la Coupe d’Afrique des nations, l’état catastrophique du foot national et sa décadence, la maltraitance des supporters et des ultras », énumère-t-il, amer.

Cette conviction finit par peser sur ses relations. Il lui arrive de se sentir seul contre tous, même au milieu de ses amis. Anis a parfois le sentiment d’endosser le rôle de Cassandre, condamné à rappeler seul le revers de la médaille. Selon lui, la FIFA transforme progressivement la compétition en produit commercial. Une logique encore « renforcée cette année par la vision impérialiste des États-Unis », estime-t-il.

Boycotter sans renoncer au football

Un ressenti partagé par Hamza, grand fan de foot et ancien membre d’ultra également. Selon lui, les valeurs du football et son essence sont en déperdition dans ce type de compétitions internationales.

« On ne parle plus de football, mais uniquement des intérêts économiques qui gravitent autour », souligne Hamza. Pour lui, le dilemme est ailleurs : céder à l’envie de suivre une compétition loin des valeurs qu’il défend quotidiennement ou renoncer à la joie que lui procure le football.

J’accepte d’être anesthésié durant les 90 minutes du match

« Au-delà du bonheur, le foot crée des ponts et des liens entre les peuples. J’admets que j’accepte d’être anesthésié durant les 90 minutes du match. » Après chaque rencontre, dit-il, il s’efforce de « revenir à la réalité ».

Pour Hamza, le boycott n’est pas la solution. « Il faut se réapproprier le foot et trouver d’autres moyens de lutte contre ces systèmes qui veulent nous arracher ce sport populaire », conclut ce passionné.

L’impossible innocence des supporters

« Parfois, on me traite de meuf chiante parce que je parle des sujets qui fâchent », témoigne Rim*. Depuis l’enfance, elle suit ses compétitions avec ferveur, mais aujourd’hui, la coupe est pleine. La jeune femme a choisi de boycotter le Mondial même si ça implique parfois d’abandonner son copain et ses amis le temps du match.

« C’est un sport qui procure des moments de joie immenses et pour certains, c’est l’une des rares sources de bonheur, voire la seule », concède Rim. Mais dans cette Coupe du monde, « tout est inéquitable : l’arbitrage, le traitement des équipes, les bénéfices… »

À ses yeux, ce malaise est renforcé par la manière dont le football traite les violences sexistes et sexuelles. Cette année, plusieurs joueurs accusés de viol continuent à jouer auprès de leur sélection : Thomas Partey, Ryan Mendes ou Achraf Hakimi.

« Pourquoi ces joueurs jouent-ils encore ? Et surtout, comment peuvent-ils bénéficier d’un tel soutien ? », s’indigne Rim. Elle reste sidérée par la déclaration du sélectionneur national marocain, questionné sur l’affaire de Hakimi. « Il avait répondu qu’ils étaient tous derrière Hakimi. Ce message ne me représente pas. »

Un patriotisme dégoulinant

« Lorsque je vois des vidéos de spectateurs joyeux et euphoriques, ça me touche… Je peux en pleurer », raconte Ibtissam. Mais, elle aussi voit s’affronter deux sentiments en elle, « la fierté et la colère ». Depuis la dernière édition de la CAN, elle s’impose une forme de détachement émotionnel. « Je bloque toute émotion positive », décrit-elle. 

En exprimant autre chose que cela, on est considéré comme traître et antipatriote

Ibtissam regrette le « patriotisme galvaudé » qui envahit les réseaux sociaux. « Meilleure équipe, meilleur coach, meilleur pays : c’est ce type de messages qui domine lorsque je vais sur Instagram. En exprimant autre chose que cela, on est considéré comme traître et antipatriote. »

Depuis le début de la compétition, Ibtissam tient bon. Elle ne regarde plus les matchs, même si elle continue à consulter les résultats et les extraits. Une distance à laquelle elle s’astreint sans parvenir à rompre totalement avec ce sport qui l’a longtemps fait vibrer. « Malgré tout ce que j’ai dit, je suis contente lorsque le Maroc gagne », reconnaît-elle.

Aya Alkhiyari

*Le prénom a été modifié

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