Cet article a été initialement publié sur Mediapart

Des proches endeuillés, une foule aux yeux embués et l’exigence de vérité. Le tableau est tristement connu des habitants des quartiers populaires. Ce jeudi à Argenteuil, plusieurs milliers de personnes ont défilé pour rendre hommage à Sabri Chouhbi, 18 ans, décédé dimanche dernier sur sa moto-cross alors qu’il venait de croiser la route d’un véhicule de police.

Les faits, eux aussi, font écho à d’autres épisodes de l’histoire récente des quartiers populaires. Le décès de Mouhsin Sehhouli, 15 ans, et Laramy Samoura, 16 ans, dans un accident entre leur moto-cross et une voiture de police à Villiers-le-Bel, en novembre 2007. Celui d’Ibrahima Bah en octobre 2019, ce jeune homme de 22 ans qui a perdu la vie dans la même commune du Val-d’Oise. Lui aussi conduisait une moto-cross et lui aussi avait croisé la route d’une voiture de police.

Tarek Mouadane est bien placé pour s’en souvenir, lui qui a fondé l’association « Bleu Blanc Rouge » en 2005, après le décès de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de Clichy-sous-Bois. « Ce n’est pas la première fois que ça arrive, confirme l’Argenteuillais. Il y en a eu d’autres et il y en aura d’autres, malheureusement. » Face à cet insupportable recommencement, c’est parfois la colère et la rage qui s’expriment. Celles-là mêmes qui ont maintenu Argenteuil éveillée dans les nuits qui ont suivi le drame. Des incidents y ont opposé à distance des habitants et les forces de l’ordre, blessant trois policiers et conduisant à l’interpellation d’une quinzaine de jeunes.

Mais ce jeudi, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. « On n’est pas là pour manifester ni pour exprimer des revendications, poursuit Tarek Mouadane. C’est une marche symbolique. On accompagne la famille dans la douleur, on est là pour eux. » Omar Slaouti, militant pour l’égalité et candidat divers gauche aux élections municipales à Argenteuil, poursuit : « C’est une marche sans slogan, sans colère. Il y a évidemment un sentiment d’injustice très fort, mais aujourd’hui, c’est l’amour qui va se déployer de la cité Champagne à l’endroit où il vivait. C’est un moment de recueillement. Le sentiment d’injustice, on aura le temps d’en reparler. »

Avec d’autres, Omar Slaouti a fondé le collectif « Lumière(s) pour Sabri ». C’est cette terminologie singulière, quelque peu différente des traditionnels « vérité » et « justice » que l’on accole aux collectifs de ce type, qui orne les tee-shirts noirs que portent plusieurs centaines des personnes présentes. Au départ de la marche, au pied de la cité Champagne où résidait Sabri, plusieurs centaines de ces tee-shirts ont été vendus, à un prix libre dont le minimum est fixé à cinq euros.

Ce sont des jeunes femmes et des jeunes hommes qui, pour l’essentiel, s’activent tout au long de cette journée pour que la marche se déroule au mieux. Certains distribuent du gel hydroalcoolique ou des masques, d’autres assurent la sécurité ou gonflent les ballons blancs qui seront lancés pour ponctuer ce rassemblement. Beaucoup ont connu Sabri et peinent à masquer leur émotion à l’évocation de son prénom. « On est tous touchés, souffle Adam, 20 ans, un de ses camarades pendant trois ans au lycée. C’était un garçon toujours souriant, très respectueux, qui était là pour tout le monde. »

Jeudi à Argenteuil, lors de la marche demandant la lumière pour Sabri, le jeune de 18 ans décédé dimanche dernier en moto-cross après avoir croisé des policiers. © Audrey Pronesti (Bondy Blog)

Jeudi à Argenteuil, lors de la marche demandant la lumière pour Sabri, le jeune de 18 ans décédé dimanche dernier en moto-cross après avoir croisé des policiers. © Audrey Pronesti (Bondy Blog)

Quelques figures de la ville sont là : des militants associatifs, des artistes ou d’autres personnalités comme Sabri, 28 ans, célèbre pour ses vidéos sur le PSG sous le pseudonyme « Parisienourien ». « C’était un petit frère, raconte, ému, l’Argenteuillais d’origine. Il était dans la classe de ma nièce depuis de longues années. Il aidait souvent ma mère à faire les courses, à porter les bouteilles d’eau… Ce n’était pas le petit délinquant ou le petit voyou, Sabri, pas du tout ! » Dès 16 heures, la foule marche sous un soleil de plomb, remonte les coteaux d’Argenteuil. Les organisateurs distribuent des bouteilles d’eau et enjoignent aux gens de se rafraîchir. Loin de l’état d’esprit révolté des nuits précédentes, l’heure est au recueillement. Lorsqu’on appelle à observer une minute de silence ou à applaudir et scander le prénom de Sabri sous les fenêtres de l’appartement familial, la foule suit dignement.

En son sein, il n’y a pas que des jeunes. Comme Samira* (son prénom a été modifié à sa demande), des pères et des mères de famille sont là aussi. « Je suis là pour que les policiers arrêtent tout ça, affirme la maman de deux adolescents. Même s’il conduisait une moto ou qu’il était en infraction, la police doit les interpeller, leur mettre des PV. Souvent, il suffit de parler aux jeunes et ils comprennent. Sabri ne méritait pas de mourir. Personne ne mérite de vivre ça, ni les parents ni les enfants. Nous, on est inquiets quand nos enfants sont dehors. Ce n’est pas normal. » À l’arrivée sur les lieux du drame, la foule marque une pause. Le temps pour la famille de se recueillir. Le père, Khalid, porte un portrait de son fils. En début de marche, il a remercié les personnes présentes et appelé chacun au calme. Finalement, vers 18 h 30, le cortège rejoint le parc des Cerisiers, où une scène a été dressée.

Mara Kanté est là, lui qui a passé 29 mois en prison après les émeutes de Villiers-le-Bel en 2007, avant d’être acquitté par la justice. Au micro, il dit son soutien mais aussi la nécessité de se battre, d’utiliser les leviers politiques pour que ce type de drame cesse. Youssouf Traoré est lui aussi venu dire sa compassion, près de quatre ans après avoir vécu le décès de son frère Adama à Beaumont-sur-Oise. Différents intervenants se succèdent, dont le père, Khalid, très ému. Quelques minutes auparavant, des ballons blancs étaient lâchés au ciel, comme un adieu à Sabri.

Émilie, 36 ans, qui se définit comme la « tante adoptive » de Sabri, écoute et regarde tout cela avec le cœur serré. « Voir tout ce monde aujourd’hui, ça ne fait que refléter la personnalité de Sabri, dit-elle. Tout le monde l’aimait bien, ici. On est tous attristés par ce qui lui arrive et on ne comprend pas. On attend les réponses, on espère que justice soit faite et que la vérité sorte. Il le faut pour que ses parents puissent faire leur deuil correctement. »

Jeudi à Argenteuil, lors de la marche demandant la lumière pour Sabri, le jeune de 18 ans décédé dimanche dernier en moto-cross après avoir croisé des policiers. © Audrey Pronesti (Bondy Blog)

Jeudi à Argenteuil, lors de la marche demandant la lumière pour Sabri, le jeune de 18 ans décédé dimanche dernier en moto-cross après avoir croisé des policiers. © Audrey Pronesti (Bondy Blog)

De fait, il reste encore des éléments à éclaircir. Au moment des faits, Sabri a croisé une voiture de la Brigade anticriminalité (BAC) d’Ermont en patrouille à Argenteuil. Cette concomitance ne manque pas de poser question : l’accident de Sabri a-t-il été provoqué par une intervention des quatre policiers de la BAC ?

Dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte le 17 mai pour la recherche des causes de la mort et confiée à la sûreté départementale du Val-d’Oise, le parquet de Pontoise s’est empressé dès le lendemain d’assurer, dans un communiqué, que « les premières conclusions confirment l’absence de choc entre le véhicule de la police et la moto ». Pour autant, l’hypothèse d’une course-poursuite ou d’une tentative d’interpellation n’est pas écartée. Toujours selon le parquet, les policiers auraient expliqué avoir vu une moto arriver en sens inverse et se déporter sur le trottoir pour les éviter. Selon eux, la rue, pourtant à double sens, était étroite.

Les avocates de la famille, Lucie Simon et Camille Vannier, soulèvent des incohérences dans les versions des policiers. Les agents de la BAC affirment, en effet, que Sabri aurait reconnu leur voiture banalisée et se serait volontairement déporté sur le trottoir. « Sur quoi se basent-ils pour porter de telles affirmations ?, s’interroge Lucie Simon auprès de Mediapart. D’autant qu’il faisait nuit, et que Sabri avait directement pointés sur son visage les phares de leur voiture. » La question est de savoir « si les policiers ont tenté de faire barrage à Sabri en se mettant en plein milieu de la rue ou en le poursuivant auparavant », précise-t-elle.

Lucie Simon ne manque pas non plus de s’interroger sur la conduite de l’enquête et en particulier sur la gestion surprenante de la scène de l’accident, qui n’a pas été figée, « avec un risque de déperdition des preuvesNous ne savons pas si les experts ont relevé les traces de pneu sur le sol, par exemple. Et plusieurs débris de la moto étaient encore dans la rue les jours suivants ». Camille Vannier regrette que l’enquête ait été confiée à la sûreté départementale du Val-d’Oise alors qu’un « dépaysement aurait pu garantir une enquête plus impartiale ».

Compte tenu des circonstances, les avocates exigent que soient communiqués à la famille les résultats de l’autopsie, l’exploitation des communications radio des équipes de la BAC, celles de police secours et tous les rapports d’expertises.

Pascale PASCARIELLO (Mediapart) et Audrey PRONESTI

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