Après une tribune intitulée « La colère des quartiers populaires est légitime » puis une conférence de presse (diffusée sur le BB), la mobilisation contre les violences policières prenait la forme, ce lundi, d’une chaîne humaine. Mais de chaîne il n’y a pas eu, malgré la présence de près de 300 personnes devant la mairie de l’Ile-Saint-Denis.

Dès 18 heures, donc une demi-heure avant l’horaire annoncé, le dispositif policier est bien en place. Sur le pont de la petite ville jouxtant Saint-Denis, les premiers manifestants arrivent, les tracts commencent à être distribués et les banderoles sont à peine déroulées. Les policiers, eux, sont déjà bien décidés à empêcher ce rassemblement.

En cette période de crise sanitaire, la mobilisation n’a pas été autorisée par la préfecture. Ils étaient nombreux à répondre à l’appel lancé par des organisations militantes, politiques et syndicales parmi lesquelles la CGT, Solidaires, le NPA ou encore le comité Adama. L’objectif : former une chaîne humaine – en respectant la distanciation physique – pour symboliser l’opposition des citoyens aux violences policières.

Progressivement, la police fait barrage et la tension monte. Un deuxième contingent de CRS arrive en renfort pour encercler les manifestations. Ils sont presque aussi nombreux que ceux venus exprimer leurs revendications. Lesquels ne bougent pas.

A défaut de former leur chaîne, les manifestants continuent à exprimer leurs revendications. On lit une banderole « Nos quartiers ne sont pas des stands de tirs », une affiche « Filmer la police sauve des vies »…

Tous ont en tête l’accident de Mouldi dans la ville voisine de Villeneuve-la-Garenne, le 18 avril dernier, qui a percuté à pleine vitesse la portière soudainement ouverte d’une voiture de police. « Ce qui s’est passé ici, du fait d’une minorité de policiers, est intolérable, souligne Vincent Huet, maire-adjoint LFI de Saint-Denis. On a une police qui a énormément évolué ces derniers temps vers toujours plus de répression, toujours moins de respect pour les libertés publiques, collectives et individuelles. Cette minorité se croit tout permis en termes de propos tenus et d’agissements et d’une certaine manière on est aussi là pour tous ces policiers qui ne se reconnaissent pas dans cette façon d’être et d’agir. »

Même si la déception et la colère sont palpables chez les manifestants et les organisateurs de ne pas pouvoir mener à bien cette chaine humaine, l’atmosphère reste pacifique, avec en guise de fond sonore plusieurs musiques symboliques des mouvements sociaux.

Donner de la lumière et du son là où il n’y en avait pas

Un des organisateurs de l’évènement, Omar Slaouti, veut voir le verre de ce 11 mai à moitié plein. « La configuration n’est pas une chaîne, on est en quelque sorte nassés mais les flics sont débordés, il y a du monde et ce rassemblement est malgré tout une réussite », se félicite-t-il.

Représentant du collectif du 10 novembre contre l’islamophobie, le militant poursuit : « C’est le premier rassemblement depuis le déconfinement. Il a lieu dans des quartiers populaires de Seine-Saint-Denis parce que dans ce département, le plus pauvre de France, il y a une conjonction de toutes les problématiques. Ceux qui attrapent le plus le Covid-19, ce sont ceux et celles qui bossent dans des conditions indignes, ce sont celles et ceux dont les enfants sont matraqués par la police régulièrement, parce que noirs, parce qu’arabes, parce que pauvres. Nous avons voulu donner de la lumière et du son là ou justement, il n’y en avait pas. »

Les militants engagés sur la question soutiennent aussi le mouvement, comme Assa Traoré, Ramata Dieng et Amal Bentounsi, toutes trois touchées par un drame lié à des violences policières et aujourd’hui au front sur ces problématiques. Parmi les revendications partagées : la fin des techniques d’immobilisation comme le plaquage ventral, l’arrêt de l’utilisation du LBD…

Hommage, colère pacifique et dispersion au compte-goutte

Dans la foule, Lucas, un enseignant de 28 ans, nous explique la raison de sa présence : « J’ai fait beaucoup de manifs et j’ai été témoin des violences policières. Je suis révolté par toutes les histoires que l’on entend. »

Sa collègue Elodie, 40 ans et prof à Saint-Ouen, ne dit pas autre chose et déplore l’attitude des forces de l’ordre ce lundi : « Je trouve que ce que la police fait, c’est de la provocation. Je me sens humiliée et même si je ne le suis pas au quotidien parce que je suis blanche, je sais que d’autres le sont dans mon quartier ou ici. Là, on n’a même pas le droit de protester, ils ne respectent pas les distances de sécurité dont on nous dit qu’elles sont si importantes. Ils nous forcent à nous serrer les uns contre les autres… Je n’ai pas de mots. »

Au milieu de la nasse, la foule écoute les différents organisateurs prendre la parole. Un hommage est rendu aux victimes des violences policières, aux décédés du Covid-19, au personnel soignant et aux travailleurs de l’ombre. Enfin avant la dispersion finale, le mot d’ordre est passé de ne pas donner ses papiers d’identité pour ne pas être verbalisé. Finalement, les forces de l’ordre opteront pour une régulation des sorties au compte-goutte et chacun rentre chez soi sans heurts, malgré un climat de tension qui aura parcouru toute la mobilisation.

Audrey PRONESTI

Crédit photo : AP / Bondy Blog

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