Dans les manifestations parisiennes, le nom du préfet Lallement revient énormément à la Une. Comment qualifieriez-vous la stratégie du maintien de l’ordre à Paris depuis sa nomination en mars 2019 ?

Depuis l’affectation de Didier Lallement, différentes logiques sont à l’oeuvre : suréquipement des forces de l’ordre qui interviennent parfois avec des fusils d’assaut, logique de proximité et de mouvement des policiers qui viennent sauter en plein milieu du cortège pour faire des interpellations, nasse et gaz lacrymogène quasi-systématiques pour mettre fin aux manifestations.

C’est une forme de criminalisation des manifestants et des mouvements sociaux qui transparaît.

Son texte de référence est le code d’honneur de la Légion étrangère, or à la légion étrangère, ce sont des soldats qui combattent des ennemis, lui n’est pas censé combattre des ennemis ! À travers cette stratégie, c’est une forme de criminalisation des manifestants et des mouvements sociaux qui transparaît.


« Nous ne sommes pas dans le même camp », une phrase prononcée par Didier Lallement en plein mouvement des gilets jaunes, qui en dit long sur sa vision des manifestants. 

Pour mettre en oeuvre ces stratégies, quelles sont aujourd’hui les différentes unités mobilisées lors des manifestations ?

En plus des CRS et des gendarmes mobiles qui agissent le plus souvent sur ordre, d’autres unités comme la BAC (brigade anti-criminalité), les BRAV-M (brigades de répression de l’action violente motorisées) et les CSI (compagnie de sécurisation et d’intervention) sont aussi réquisitionnées lors des rassemblements. Le problème, c’est que ces unités ne sont pas spécialisées dans le maintien de l’ordre.

Tout cela s’inscrit dans une logique néolibérale de réduction des moyens alloués au
service public.

Elles agissent sous leur propre initiative et souvent de façon arbitraire. Ces unités ont été popularisées par les responsables policiers parce qu’elles permettaient de faire de nombreuses interpellations avec peu de moyens. Tout cela s’inscrit dans une logique néolibérale de réduction des moyens alloués au service public.

Dans vos différents rapports rendus publics, vous pointez les dérives à l’oeuvre, notamment du point de vue juridique. En quoi la pratique des nasses par exemple, est-elle problématique ?

Notre dernier rapport porte effectivement sur la question des nasses qui consistent, pour la police, à encercler les manifestants en leur interdisant toute échappatoire, parfois pendant plusieurs heures. Ce sont devenues des techniques routinières dans le maintien de l’ordre, mais elles sont problématiques à plusieurs égards.

D’abord, la Préfecture nie leur existence, alors que nos observations prouvent que certaines fois, il n’y avait pas de sortie possible. En plus, très souvent, on note l’usage du gaz lacrymogène alors que le gaz est destiné à disperser et la nasse à contenir. C’est paradoxal !

Le Défenseur des Droits, dans sa première décision du 21 mai 2015, constate par ailleurs qu’il n’existe aucun cadre légal à cette forme de maîtrise de la foule. Il ajoute, dans un rapport publié deux ans plus tard, que la pratique ne fait l’objet d’aucun enseignement officiel pour les forces de l’ordre. De telles violences favorisent l’apparition de troubles post-traumatiques liés à une présence policière et contribuent à la naissance d’un sentiment de défiance à l’égard des forces de l’ordre.

Le préfet Lallement est-il le seul responsable de ces dérives ?

Il y a eu un grand retournement au moment où Sarkozy était ministre de l’Intérieur. Juste avant l’élection présidentielle de 2007, il disait que la mission de la police nationale, ce n’était pas d’organiser des matchs de rugby dans les quartiers, mais d’interpeller les délinquants.


Nicolas Sarkozy, en février 2007, alors ministre de l’intérieur rappelle aux policiers toulousains que leur mission première « n’est pas d’organiser d’organiser un match de rugby ». 

Cette déclaration a été suivie par des actes, il a supprimé la police de proximité pour renforcer les moyens des BAC, donnant ainsi du crédit à ces unités qui pensent que la provocation permet de faire surgir un crime en puissance déjà présent. 

Les récentes décisions politiques entérinent-elles les pratiques du préfet
Lallement ?

Oui, il y a clairement une responsabilité politique dans la façon dont les manifestations dégénèrent. La stratégie d’intimidation employée est devenue une doctrine à part entière avec le schéma national du maintien de l’ordre que nous avons d’ailleurs contesté parce qu’il pérénise les nasses et les armes mutilantes, menace les missions d’information que poursuivent les journalistes et les observateurs.

Pire, cette stratégie s’aggrave avec la proposition de loi du 20 octobre 2020 : l’article 24 réitère (et c’est la troisième fois en un an !) une proposition mainte fois rejetée, d’interdiction de diffuser des images des forces de l’ordre. C’est un grave recul de la liberté d’informer et donc de la liberté d’expression, alors que le débat n’a jamais été aussi vif sur le rôle précieux qu’elles jouent dans une démocratie.

Malgré les multiples réactions des instances nationales et internationales, le gouvernement français persiste à nier la réalité. Comment espérer une amélioration des choses ?

Il faut mettre ces questions dans le débat public : n’y aurait-il pas de meilleure manière d’intervenir ? Certains pays comme la Suède, la Suisse ou l’Allemagne, par exemple, pratiquent une approche « d’accompagnement », basée sur la protection des manifestants, le dialogue et la désescalade de la violence.

Là-bas, les policiers du maintien de l’ordre ne disposent d’aucune arme qui puisse atteindre à distance. Ils n’ont pas de grenades lacrymogènes, mais seulement du gaz en spray. Ils n’ont pas non plus de grenades explosives de type désencerclement ou GLI ou GM2L, pas non plus de LBD. Et ça, ça change tout…

Margaux Dzuilka 

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