Ils sont une trentaine, ce dimanche 1er novembre, réunis dans le jardin de la maison familiale à Argenteuil, pour Olivio. Ce qui devait ressembler à une marche silencieuse s’est transformé en live instagram, la faute au confinement.

Devant l’objectif d’un smartphone, tous arborent des tee-shirts blancs à la mémoire d’Olivio Gomes. En survêtement noir Adidas, Léonel, son petit frère, prend la parole en premier : « La question de sa femme, de sa soeur, de toute la famille qui est là, c’est pourquoi ? Pourquoi en facilitant un simple contrôle [de police, ndlr], il perd la vie ? »

Olivio avait 28 ans. Dans la nuit du 16 au 17 octobre dernier, il décide de rejoindre des amis pour une dernière soirée à Paris avant le début du couvre-feu. Après être allés chercher à manger, Olivio, Nabil* et Sofiane* rentrent en voiture jusqu’à chez eux, à Poissy.

Olivio meurt sur le trottoir, tué par trois balles.

Sur le trajet, leur Clio fait de légères embardées, une équipe de la Brigade Anti-Criminalité de Paris se met à les suivre jusque dans le quartier Beauregard, à Poissy. Puis, les récits divergent. Seule certitude, Olivio décédera quelques instants plus tard, en bas de son immeuble, après avoir reçu trois balles tirées par la police, qui se sont logées dans son épaule et son omoplate gauche.

Ces articles de presse, c’était comme un deuxième coup de couteau.

« Au moment où j’ai appris son décès, je suis parti au commissariat de Poissy avec mon père et mes cousins et là, on nous dit que mon frère a été tué après une course-poursuite. Je me suis mis à trembler, je me suis assis et je me suis dit : ‘Olivio pourquoi t’as fait ça ? Pourquoi tu t’es pas arrêté ?’» raconte son frère Léonel. Les policiers indiquent à la famille qu’Olivio a essayé de foncer sur un brigadier. Ses deux amis, présents dans la voiture, sont en garde à vue, et, pour l’heure, considérés comme complices.

Cette version des forces de l’ordre sera celle relayée dans plusieurs articles de presse. Olivio est qualifié de « chauffard », on le dit «  abattu par la police après une folle course-poursuite ». Un mois après les faits, Léonel est encore amer : « Parler de mon frère comme si c’était un animal, ça me dégoûte. Dites son nom plutôt, parlez de lui ! »

Dans le jardin familial, face au smartphone qui les filme, Kadi, la femme d’Olivio, écharpe beige sur les épaules, s’indigne : « pendant qu’on pleurait sa mort, on lisait ces articles de presse, c’était comme un deuxième coup de couteau ».

Après vingt-quatre heures de garde à vue, les deux témoins sont relâchés. Malgré les menaces des forces de l’ordre qui leur interdisent de parler de l’affaire par peur de voir des émeutes éclater, Nabil* se présente chez les parents d’Olivio pour leur raconter ce qu’il s’est réellement passé ce soir-là. Léonel le supplie : « Si vous avez fait quelque chose, dis le moi, j’ai besoin de savoir, je ne dors plus la nuit ». Nabil est formel, « il n’y avait rien dans la voiture, on n’était pas armés. Le policier a tiré parce qu’il voulait tirer ».

Une bande dessinée pour diffuser leur vérité

Parce que leur version n’a pas été relayée par les médias mainstream, c’est sur les réseaux sociaux que le collectif Oliv’Vit’Haut diffuse sa vérité. Sur leur compte Instagram, une bande dessinée animée retrace l’histoire (dessinée à partir de l’enquête menée par Sihame Assbague) : lorsqu’ils comprennent qu’ils sont suivis, Olivio active ses feux de détresse pour montrer sa coopération et indique aux policiers qu’il prendra la prochaine sortie.

N’ayant plus le permis, le jeune homme sait qu’il va avoir des ennuis, mais n’a qu’une idée en tête : ramener la voiture à sa femme pour qu’elle puisse sortir avec les enfants, le lendemain matin. Arrivé en bas de chez lui, il se gare sur une place de parking.

La voiture de la BAC s’arrête à gauche de la Clio, du côté conducteur. Olivio est sommé de sortir mais, comme sa portière est bloquée, il tente d’avancer un peu pour pouvoir s’extraire du véhicule. Là, l’agent mis en cause tire, fait éclater la vitre d’Olivio et le touche, à trois reprises.

 

La bande dessinée qui retrace la dernière nuit d’Olivio à partir de l’article redigé par la journaliste Sihame Assbague. 

Cette version que Nabil* clame devant les enquêteurs coïncide avec celle de Sofiane*. L’enquête de l’IGPN, l’autopsie et l’expertise balistique viendront très vite confirmer leur récit, et du même coup balayer celui des policiers qui expliquent que leur radio, en panne, ne leur a pas permis d’appeler des renforts.

« Ils vont nous faire croire que leurs téléphones de service et leurs talki walkies aussi ne fonctionnaient pas ? Qu’avec leur Volkswagen Passat, ils n’ont pas réussi à stopper une Clio 3 ? », interroge Léonel, qui réfute la thèse de la course-poursuite.

Mon frère n’est pas fou pour essayer de tuer quelqu’un en bas de chez lui alors qu’il y a sa femme et ses enfants qui dorment en haut.

Malgré sa mise en examen pour homicide volontaire le 23 octobre dernier, l’agent de la BAC, par ailleurs moniteur de tir, maintient qu’il était en état de légitime défense, qu’il a réalisé un tir réflexe parce qu’il sentait sa vie menacée. Léonel s’emporte : « Mon frère n’est pas fou pour essayer de tuer quelqu’un en bas de chez lui alors qu’il y a sa femme et ses enfants qui dorment en haut. Ce policier fait tout ça pour essayer de sauver sa peau, mais il a déjà brisé une famille, pourquoi est-ce qu’il continue à salir sa mémoire ? ».

Le collectif Lutte pour Olivio vient s’ajouter à la liste de ces comités de soutien qui demandent vérité et justice. Justice pour Adama Traoré, justice pour Ibrahima Bah, pour Gaye Camara, Liu Shaoyao, Cédric Chouviat, Amine Bentounsi, Nicolas Manikakis et bien d’autres. Grâce à leur page Facebook, leur compte Instagram, leur lives et leurs publications, les proches d’Olivio Gomes entendent raconter qui il était vraiment.

« C’est mon grand-frère, mon meilleur ami. C’est comme un père, il me conseille sur tout. Il est à l’écoute mais quand il n’aime pas quelqu’un, il ne se force pas, ce gars ne ment jamais », assure Léonel qui ne parvient pas encore à parler de son frère au passé.

« C’était un mari et un papa formidable. Il était préparateur de commandes mais avait entamé les démarches pour devenir chauffeur de bus. Il travaillait de nuit, mais se donnait corps et âme pour sa famille, il aurait tout fait pour ses trois enfants. Aujourd’hui, il est parti, les petits grandiront sans lui, mais il est hors de question que plus tard, ils lisent sur Internet que leur père était un chauffard, un délinquant. Ils l’ont arraché à nous, mais on se battra jusqu’au bout », souffle Kadi, sa femme, qui dit n’avoir toujours pas réalisé.

La condamnation du policier ne se fera pas sans l’opinion publique.

« On avait de la haine, de la colère, beaucoup de tristesse, on n’a pas pensé tout de suite à montrer nos visages sur les réseaux », admet Léonel, qui sera très vite désigné par l’ensemble de la famille pour incarner le combat. Conseillé par Assa Traoré, le jeune homme poste une première vidéo le 30 octobre pour appeler à une mobilisation. La fondatrice du Comité vérité et justice pour Adama l’affirme, « on ne suit pas un combat si on ne sait pas qui il y a derrière ».

La marche blanche initialement prévue est remplacée par un live, suivi par 26 000 personnes sur Instagram. Invitée virtuelle, la figure de la lutte contre les violences policières réaffirme sa détermination : « On ne lachera pas, ce n’est pas juste un mort, on lui a mis trois balles à bout portant, volontairement ! Comme si on était dans un jeu vidéo. Mais on n’est pas dans un jeu vidéo, Olivio, il est mort. Ça doit choquer l’opinion publique. Il faut tout de suite se relever, il faut tout de suite partager. La condamnation du policier ne se fera pas sans l’opinion publique ».

Il faut bien se rendre compte qu’on vit dans une société où les meurtres d’hommes noirs sont devenus systémiques.

La petite cousine d’Olivio, Dina, acquiesce et martèle : « Il faut bien se rendre compte qu’on vit dans une société où les meurtres d’hommes noirs sont devenus systémiques. Aujourd’hui, c’est Olivio mais demain ça peut être votre frère, votre mari, votre cousin. Notre combat, c’est aussi pour remettre en cause ce système qui pose problème ».

La famille Gomes en est persuadée, « sa couleur de peau a eu un rôle dans cette histoire, comme dans toutes les autres histoires. C’est comme si nos vies valaient moins que celles des policiers ». Léonel argumente : « Regarde juste, inverse les rôles ». Il laisse un silence s’installer et poursuit : « Mis en examen pour homicide volontaire, n’importe lequel d’entre nous aurait été placé sous mandat de dépôt. Mais eux non. Le policier qui a enlevé la vie de mon frère a été relâché, aujourd’hui il peut voir sa famille et le soir, il peut embrasser ses enfants ou ses parents ! ». L’agent de 29 ans a été remis en liberté sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer son métier, de porter une arme et de se rendre dans les Yvelines.

Quand on fait les prières, sa petite fille de quatre ans demande à Dieu si son papa la voit là où il est.

« Notre famille, il l’a brisée. Depuis plus d’un mois, on pleure tous sa mort. Quand on fait les prières, sa petite fille de quatre ans demande à Dieu si son papa la voit là où il est. Je ne sais même pas comment on tient. Là, je raconte comment mon frère est parti, ça me déchire de le faire, mais je sais qu’il aurait voulu ça, que lui-même, il aurait fait ça ».

Quand il ne s’en sent plus la force, Léonel pense « à tous les gens qui se sont mobilisés, à toutes les personnes qui nous écoute, qui nous soutiennent, qui nous comprennent, qui prennent le temps de regarder nos vidéos, d’assister à nos lives, de partager, de mettre de l’argent dans la cagnotte. Leur soutien, c’est tout ce dont on a besoin pour poursuivre ce combat. »

Désormais, la famille Gomes attend que l’instruction aboutisse à une condamnation. « On voudrait qu’il soit condamné à une peine exemplaire, vingt ans ou plus. Dans ce type d’affaire, ce serait une
première ! »
, indique Léonel.

Les statistiques en la matière sont accablantes depuis 43 ans. Selon une enquête Bastamag, publiée le 17 juillet 2020, sur 213 interventions des forces de l’ordre ayant entraîné la mort, seuls dix agents impliqués ont été condamnés à des peines d’emprisonnement ferme. En attendant, les membres du collectif préviennent qu’ils ne lâcheront rien, qu’ils mèneront le combat jusqu’au bout, pour Olivio et pour tous les autres.

* Les prénoms ont été changés à la demande des personnes intérogées.

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