« Voilà une classe qui se tient sage. » Tout le monde a en mémoire cette vidéo où l’on voit 152 jeunes alignés, agenouillés les mains derrière la tête le 6 décembre dernier à Mantes-la-Jolie. Profondément choquante, la posture a été reprise symboliquement dans les manifestations des gilets jaunes. Mais six mois plus tard, rien n’a bougé ou presque. La cheffe de l’IGPN, auditionnée à l’Assemblée nationale le 16 mai, a révélé que l’enquête administrative réalisée par ses services n’avait établi ni faute ni « comportements déviants de la part des policiers ».

Des conclusions inaudibles pour les familles et leurs conseils, réunis au sein du « collectif des jeunes du Mantois », qui donnaient une conférence de presse ce mercredi à Paris dans les locaux d’Info’com CGT. « Nous ne laisserons pas le procureur de la République et l’IGPN mener une fausse enquête comme ils le font malheureusement trop souvent lorsque les fonctionnaires de police sont impliqués », prévient Me Arié Alimi, l’avocat de plusieurs familles des jeunes. De cette conférence de presse, il ressortira un message, une tonalité répétée à l’envi par le collectif des jeunes, leurs avocats et les organisations syndicales : ils ne lâcheront rien.

L’objectif : recueillir le maximum de témoignages

L’IGPN « n’a pas jugé bon d’entendre les enfants victimes ou les témoins avant de tirer ses conclusions », précisent les représentants du collectif. En effet, 6 jeunes ont été auditionnés par l’IGPN mais seulement la semaine dernière et ce dans le cadre de l’enquête judiciaire confiée par le parquet de Nanterre à… l’IGPN.

Le fait que deux enquêtes distinctes soient conduites par le même service pose « un problème de structure » pour Me Arié Alimi. En conséquence, il a déposé une plainte avec constitution de partie civile pour faire désigner un juge d’instruction qui, « contrairement au procureur de la République, qui dépend de la Chancellerie, est indépendant ». Pour l’heure, quatre avocats le rejoignent dans un collectif juridique : Raphaël Kempf, Alice Becker, Antoine Conte et Emmanuel Tordjmann, présent à la conférence de presse.

Avec cette procédure, les avocats espèrent recueillir « un maximum de témoignages » afin que « les 152 lycéens qui étaient à genoux ce jour-là témoignent pour ceux qui ont déposé plainte ». L’idée étant évidemment de faire la lumière sur ce qu’il s’est passé avant et après la fameuse vidéo. À ce jour, seule une vingtaine de lycéens ont déposé plainte. Un chiffre relativement bas qui s’explique par la peur ou la méconnaissance des procédures. « On espère que lorsqu’ils convoqueront tout le monde comme témoin, d’autres jeunes se constitueront partie civile », indique Me Alimi. Voilà pour la stratégie judiciaire. Mais il faut bien souligner que derrière cette mobilisation, il y a les mères des lycéens qui ont monté le collectif des jeunes du Mantois.

Ces enfants-là on les a mis à genoux pour les humilier

« Il ne faut pas réagir que quand il y a un mort, il faut réagir avant », insiste Myriam, la mère de Hakim, qui avait 15 ans au moment de l’interpellation. Elle ne peut pas se résigner à ce que ses enfants soient traités comme des citoyens de seconde zone : « Il faut leur faire comprendre que ce qu’il s’est passé n’est pas normal, qu’ils sont des citoyens comme n’importe quel citoyen. Eux qui vivent dans les quartiers populaires, ils connaissent cette violence mais il faut qu’ils prennent conscience qu’à un moment donné il faut dire stop, il faut se battre pour leurs droits ».

Myriam considère que ces policiers ce jour-là « n’ont pas vu des enfants qui manifestaient, ils ont vu des Noirs et des Arabes qui étaient venus brûler, casser parce que dans leur imaginaire l’école, [ces jeunes] n’en n’ont rien à faire, ils n’ont pas envie d’un avenir comme tout le monde ». Pareil pour les responsables politiques qui soit n’ont eu aucun mot pour ces jeunes, soit, comme Ségolène Royal, ont estimé que ça ne pouvait pas leur faire de mal.

Toutes ont en mémoire le récit de leur enfant, dont certains ont passé plus de 24 heures en garde à vue. Durant la conférence de presse, Yasser, un des jeunes interpellés, revient sur ce qu’il a vécu : « Pendant qu’on était à genoux, les policiers nous appelaient ‘l’Arabe’, ‘le Noir’ ». Visiblement intimidé par l’exercice, il raconte aussi que lorsqu’ils étaient au commissariat, dans des cellules surchargées, une policière aurait lâché : « On se croirait au zoo de Thoiry ». Yasser a également vu d’autres jeunes prendre des coups de matraque de la part des officiers.

Selon Me Arié Alimi, les premières auditions laissent d’ailleurs apparaître d’autres infractions de ce type, « à savoir des violences commises à base de matraques, des enfants matraqués alors qu’ils étaient au sol ». Si ces mères ne se font pas d’illusions, elles sont déterminées : « On sait qu’ils n’auront pas 15 ans de prison mais on veut que justice soit faite », lâche Myriam avec un brin d’ironie, rappelant que le procès des policiers mis en cause dans le décès de Zyed Benna et Bouna Traoré avait abouti à une relaxe définitive. Comme un symbole, pour ces mères révoltées, de l’impunité policière.

Héléna BERKAOUI

Crédit photo : HB / Bondy Blog

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