« Elle l’a appris au travail, elle s’est écroulée. Depuis le choc, elle est en fauteuil roulant, paralysée. Avant elle était debout comme toi et moi ». Elle, c’est la maman de Boubacar et Fadigui, dont les fils de 25 et 31 ans, ont été tués par un policier le 24 avril.

Dans la soirée du 24 avril au 25 avril, à l’issue du second tour de l’élection présidentielle, au niveau du pont-neuf à Paris, un policier tire à plusieurs reprises sur un véhicule au moment d’un contrôle. À son bord, trois personnes, dont Fadigui et Boubacar, morts de leur blessure par balles.

« Perdre deux enfants je ne sais pas comment une maman peut s’en remettre ? », ajoute Awa, membre du collectif de la Brigade des mamans présent lors de la marche blanche organisée le 4 mai à Belleville où les deux frères ont grandi.

Avec Djenebou et Rokia, elles sont présentes en tant que collectif de Belleville, mais surtout en tant que mamans. « On n’a plus confiance dans les policiers. On s’inquiète pour nos fils, ça peut leur arriver aussi », déplore Djenebou. « Il faut dire qu’ils étaient gentils, gentils… », ajoute Awa, dont l’un des fils était ami avec Fadigui, depuis le quartier de Belleville où ils sont nés. Bien que la famille ait déménagé, les garçons devenus adultes sont restés en contact, affirme Awa.

Awa, Rokia et Djenebou, membre de la Brigade des mamans lors de la marche blanche en souvenir de Boubacar et Fadigui.

C’est dans le quartier où ils vivaient que la marche blanche a débuté à 16 heures. Ce trajet qui traverse Belleville remémore des souvenirs devenus douloureux chez les manifestant·e·s présent·e·s qui citent le nom de Lamine Dieng : « C’était presque le même trajet de la marche après la mort de Lamine Dieng, et c’était aussi un soir d’élection qu’il a été tué… ». Lamine Dieng, 25 ans, est mort asphyxié après un placage ventral dans un fourgon de police, dans la nuit du 7 juin 2007 à Belleville. Malgré un non-lieu, le 17 juin 2017, un accord à l’amiable a été signé en 2020, redonnant de l’espoir aux famille des victimes pour réclamer la justice et la vérité.

Solidarité et reccueillement

Ce mercredi 4 mai 2022, une centaine de personnes se réunissent de nouveaux dans ces rues pour pleurer deux frères de  25 et 31 ans tués par la police, le soir où Emmanuel Macron a été ré-élu président de la République. Beaucoup sont vêtus de blancs, un souhait de la famille dans le communiqué qui appelait à la marche.

Il y a une vrai solidarité entre eux. Certains ont même posé des RTT pour venir à la marche.

Les visages sont serrés, tournés vers le sol et la marche se déroule dans un silence profond. Issa Coulibaly, président de l’association Pazapas, à l’origine du festival « Belleville en vrai » est le seul à prendre la parole pour s’adresse à la foule. Il appelle dès le début à « l’apaisement », pendant que des t-shirts blancs sont distribués portant les inscriptions : « Boubacar et Fadigui, on n’oubliera pas ».

Omer Mas Capitolin, président de la Maison Communautaire pour un développement solidaire (MCDS) est présent. Connu de tous dans le quartier, plusieurs jeunes, adultes, et membres d’associations viennent naturellement le saluer. « Il y a des années, quand ils étaient au collège, je travaillais avec eux au point accueil écoute jeune dans le quartier. Je les ai tous eu. Ensuite j’ai travaillé à la mairie du 11e donc j’en ai marié un paquet. On se voit toujours », dit-il, heureux de parler d’eux.

On a l’impression de vider l’océan a la petite cuillère. C’est un combat sans fin.

Il se souvient de « Bouba » [surnom de Boubacar] comme d’un jeune « carré, gentil, agréable, il disait toujours bonjour » et ajoute « il y a une vrai solidarité entre eux. Quand ils ont appris le décès de Bouba et Fadigui, ils m’ont tous appelés. Certains ont même posé des RTT pour venir à la marche. »

Une décision de justice soulignée et une manifestation policière qui choque

Deux enquêtes ont été ouvertes par le parquet de Paris respectivement pour tentative de meurtre sur les policiers et pour violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Le policier âgé de 24 ans, a été mis en examen, notamment pour « homicide volontaire », « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », et « violences volontaires »  . « Une décision extrêmement courageuse et rare », souligne Omer Mas Capitolin, qui n’aurait jamais eu lieu il y a des années sans les luttes acharnées contre les violences policières des familles des victimes selon lui. Même si à chaque lutte «  on a l’impression de vider l’océan a la petite cuillère. C’est un combat sans fin », conclue-t-il.

« Si personne faisait du bruit ça passerait à la trappe », s’accorde un trentenaire, qui connaît lui aussi Omer depuis qu’il est jeune, « mais c’est une première étape » dit-il avec beaucoup de doutes quant à la condamnation du policer mis en cause.

Une marche blanche où la famille a pris la tête du cortège silencieux.

Une décision judiciaire rare qui n’a pas plu au syndicat de police Alliance. Le syndicat, rejoint par d’autres policiers a organisé une manifestation le 2 mai à Paris. Ils s’opposent à la décision de justice et réclament une « présomption de légitime défense » dans les cas de violences policières. Une idée défendue par la figure de Rassemblement National, Marine le Pen, lors de la campagne présidentielle.

Les deux hommes se disent choqués de cette manifestation. Le terme légitime défense fait même bondir le trentenaire qui travaille dans la sécurité. « Je fais face aux mêmes questions dans mon travail » dit-il. « Pour caractériser la légitime défense, il faut une riposte immédiate et proportionnée. Ça contredit la réaction du policier », qui a tiré à une dizaine reprises avec un fusil d’assaut sur les passagers de la voiture, décédés sur le coup.

Le problème de la police, c’est la police. Ils n’ont pas le droit de vie ou de mort en tant que policiers sur qui que ce soit.

Même réaction du côté de Samia El Khalfaoui, la tante de Souheil El Khalfaoui, tué par balle lors d’un contrôle de police à Marseille, en août 2021. Présente à la marche blanche pour soutenir la famille, ainsi qu’à la contre manifestation des policiers le 2 mai, elle s’offusque des slogans utilisés par les forces de l’ordre : « Ils clamaient que le problème de la police c’est la justice. Mais le problème de la police, c’est la police. Ils n’ont pas le droit de vie ou de mort en tant que policiers sur qui que ce soit. »

Rue de l’Orillon, à quelques mètres de l’immeuble où Boubacar et Fadigui sont nés, la marche termine comme elle a commencé, dans le calme. Une minute de silence et une prière collective ponctuent cette marche pour marquer la solidarité du quartier et des familles de victimes de violences policière derrière cette famille en deuil.

Anissa Rami.

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