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« En tant que père d’enfants noirs, j’ai peur pour leur avenir, leur sécurité. » Le 2 novembre, dix jours après l’assassinat de son fils Pengo Bossio Wangi à Trappes, Boléma Bossio Wangi prend publiquement la parole. Ses mots disent la douleur d’un père, mais résonnent aussi avec une histoire plus ancienne. Celle d’un homme qui, dans les années 1980, avait rejoint les Black Dragons, un groupe de jeunes déterminés à ne plus laisser les bandes de skinheads racistes faire régner la terreur dans les rues de Paris.

Son fils de 26 ans, espoir du MMA, a été tué dans un attentat raciste. Sept autres personnes ont été blessées à Trappes et à La Verrière, dont une fillette de 12 ans.

Le suspect, mis en examen pour assassinat et tentatives d’assassinat terroristes, a reconnu avoir ciblé des personnes perçues comme musulmanes, africaines ou nord-africaines. Selon les éléments communiqués par le Parquet national antiterroriste, il avait choisi Trappes en raison de sa représentation de la ville comme un « repaire d’islamistes ».

Le meurtre de Pengo vient ainsi percuter l’histoire d’une famille et celle de générations qui ont dû lutter pour le simple droit de vivre sans craindre d’être agressées en raison de leur couleur de peau.

Les Black Dragons, une jeunesse qui refusait de subir

Dans les années 1980, les agressions racistes marquent le quotidien de nombreux jeunes noirs et arabes. Des bandes de skinheads d’extrême droite occupent certains quartiers, agressent et terrorisent celles et ceux qu’elles considèrent comme étrangers.

Face à cette violence, des jeunes décident de s’organiser. Parmi eux, les Black Dragons, dont les membres affrontent physiquement les groupes racistes.

Leur histoire s’inscrit dans une décennie marquée par les crimes racistes, les violences policières et l’émergence de nouvelles mobilisations. En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme traverse la France pour réclamer les mêmes droits et la même dignité pour tous.

Les Black Dragons incarnent une autre forme de résistance : celle de jeunes qui constatent qu’ils ne peuvent plus attendre que les institutions assurent leur protection. Dans des archives vidéo, Boléma Bossio Wangi revient sur ces années : « On se battait énormément contre le racisme et le phénomène des skinheads. »

Il insiste également sur l’importance de transmettre cette histoire : « Le seul bémol, c’est que la jeunesse actuelle a une méconnaissance du passé. Ils ne savent pas que la liberté qu’ils ont de voyager sans se faire attraper, voyager sans être discriminés… Il y a des personnes qui se sont battues pour ça. »

Ces paroles résonnent tragiquement aujourd’hui. Les Black Dragons avaient contribué à repousser les groupes racistes de certains espaces publics. Mais la violence qu’ils combattaient n’a jamais totalement disparu.

Quarante ans plus tard, le racisme continue de tuer

En 2025, 16 400 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrées par le ministère de l’Intérieur, dont 9 700 crimes et délits. Entre 2017 et 2024, le nombre de crimes et délits à caractère raciste enregistrés a plus que doublé, passant de 4 800 à 9 350, selon les données analysées par l’Observatoire des inégalités.

Ces chiffres ne rendent compte que d’une partie des violences. Les enquêtes de victimation montrent que la majorité des personnes concernées ne portent pas plainte. Et l’assassinat de Pengo Bossio Wangi n’a pas mis un terme aux violences et aux intimidations racistes.

Dans l’Hérault, une mosquée a été visée par des menaces. À Trappes, le maire Ali Rabeh a reçu un courrier haineux. À Paris, des inscriptions « remigration », mot d’ordre porté par des mouvements d’extrême droite, ont été découvertes sur des devantures de magasins de la rue Saint-Honoré.

Mais les menaces ne se limitent pas aux inscriptions et aux courriers. Sur les réseaux sociaux, des individus ont appelé à s’en prendre physiquement à des livreurs et chauffeurs noirs ou arabes. Dans des conversations audio diffusées notamment sur X, certains évoquent des guets-apens contre des travailleurs attirés dans des lieux isolés sous prétexte d’une livraison.

La gravité de ces propos a conduit le parquet de Paris à ouvrir une enquête pour provocation à la haine raciale. Les investigations portent également sur des faits présumés de provocation directe à un acte de terrorisme en ligne.

Ces menaces contre des personnes jusque dans leurs déplacements et leur travail font douloureusement écho à l’histoire des Black Dragons, nés de la volonté de jeunes noirs et arabes de pouvoir circuler sans craindre les agressions racistes.

Dans la rue, des accusations de complaisance policière

Les mobilisations sociales ont également remis au premier plan la question de la protection des manifestants face aux groupes d’extrême droite.

À Nice, une centaine de militants d’extrême droite ont agressé des manifestants, selon une enquête de Mediapart. Le journal rapporte plusieurs éléments étayant les accusations de passivité policière. Une enquête judiciaire a été ouverte et 40 individus ont fait l’objet d’un signalement par le préfet.

Ailleurs en France, plusieurs séquences filmées ont alimenté les mêmes interrogations. À Clermont-Ferrand, dans une vidéo diffusée par Blast, un manifestant s’indigne : « Ça protège des fachos, putain, mais c’est dégueulasse ! » À Rouen, d’autres dénoncent des cordons de CRS derrière lesquels des militants nationalistes auraient pu quitter les lieux.

« Nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes »

Au lendemain de l’attentat de Trappes, la colère a rapidement laissé place aux appels à l’organisation collective. Le 24 octobre, lors d’un rassemblement dans la ville, l’acteur et militant Almamy Kanouté dénonce une société dans laquelle les dégradations matérielles suscitent davantage d’indignation que les vies perdues.

« Puisqu’on nous oppose des commerces saccagés, puisqu’une vitrine a plus de valeur que nos vies, nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes », lance-t-il, avant d’appeler à une « autodéfense populaire ».

De Trappes à Romainville, la mobilisation se poursuit

Le 30 octobre, une semaine après l’attentat, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées place des Merisiers, à Trappes. Dans la foule, les messages de solidarité avec les victimes côtoyaient les dénonciations du racisme et de l’islamophobie. Au-delà du recueillement, les participants entendaient refuser que le meurtre de Pengo soit réduit à un fait divers.

Les hommages se sont prolongés dans plusieurs villes en soutien à la famille, aux blessés et aux habitants de Trappes. De son côté, Boléma Bossio Wangi a dit sa peur pour l’avenir de ses enfants noirs. S’il affirme faire confiance à la justice française, il souhaite que l’hommage national envisagé en mémoire des victimes soit l’occasion d’une véritable prise de conscience et d’un engagement contre le racisme.

Une lutte en héritage

Dans une ancienne archive, Boléma Bossio Wangi déclarait : « Les Dragons, il y a une continuité. Moi, quand je partirai, il y aura une continuité. » Il parlait alors d’une histoire de résistance et de transmission. Il ne pouvait imaginer que son propre fils serait, des années plus tard, victime d’une violence raciste.

De la lutte contre les skinheads dans les années 1980 aux rassemblements qui ont suivi l’attentat de Trappes, les formes de mobilisation ont évolué. Les générations ont changé. Mais le droit de vivre sans être pris pour cible en raison de sa couleur de peau, de son origine ou de sa religion demeure un combat.

La mort de Pengo Bossio Wangi donne à cette histoire une dimension insoutenable : celle d’un père qui s’est battu pour que les générations suivantes puissent vivre plus libres et qui doit aujourd’hui réclamer justice pour son fils.

Quarante ans après les Black Dragons, la question n’est plus seulement de savoir comment se défendre face au racisme. Mais pourquoi, après tant de luttes, faut-il encore se la poser.

Sofiane Zerouala
Photo : Thidiane Louisfert 

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