A l’heure où nous écrivons cette tribune, 138 hommes ont tué une femme chacun selon le collectif « Féminicides par (ex) compagnons ». Dans la très grande majorité des cas, ces hommes étaient proches, très proches des victimes. A l’heure où nous écrivons, nous redoutons et savons qu’il y aura une prochaine victime et le problème n’est pas, aujourd’hui, pris à la hauteur de la gravité de ce que nous vivons en France.

En France, une femme est tuée tous les 3 jours par son conjoint ou ex-conjoint. En 2018, ce sont 121 féminicides qui ont été recensés par le ministère de l’Intérieur. Combien de femmes devons-nous laisser mourir avant de mettre en place une véritable politique visant à éradiquer cette forme ultime de la domination masculine ?

Devons-nous attendre d’arriver à 365 femmes pour 365 jours dans l’année pour se rendre compte que ce ne sont pas des faits divers mais bien un phénomène qui en dit long sur la place des femmes au sein de nos sociétés et donc in fine de la place des hommes et du rôle qu’ils y jouent ?

Les femmes ont toujours tenté de construire avec nous un modèle de société juste et équilibré. A travers leurs paroles et leur résilience, elles montrent l’exemple de tout temps. Un exemple qui peut paraître déstabilisant, si on se base sur la gravité et l’horreur de ce qui se passe, aujourd’hui en France tous les 3 jours. Leurs engagements se renouvellent à chaque époque pour permettent à l’humanité d’exploiter son potentiel, souvent au prix de la domination et de l’exploitation. Est-il nécessaire de rappeler les écarts de salaire aujourd’hui en France entre les hommes et les femmes ? Leur activisme est souvent le plus créatif pour parler à toutes et tous. D’Anne-Zinga aux suffragettes, en passant par Rosa Parks et MeToo, il ne cesse de nous interpeller, de nous conscientiser et de nous mobiliser sur le choix de société que nous voulons.

Mais dans ce combat pour l’humanité, un silence lourd de sens et pesant empêche notre marche en avant. Celui des hommes. Qu’est-ce qu’être un homme au XXIe siècle ? Qu’est-ce que la ou les masculinités ?

La masculinité, en France aujourd’hui, est toujours liée à la conquête ou au maintien du pouvoir. Nous, les hommes, sommes les exploitants d’un système dans lequel nous sommes toujours avantagés et que nous avons construit pour notre avantage. Les femmes ont théorisé le féminisme et les masculinités pour dépasser leur condition et intégrer des hommes dans leur combat.

Les hommes que l’on entend parler de masculinité (Finkelkraut, Zemmour, Soral, Simesque, Rochedy, entre autres) sont bloqués sur une position défensive et agressive, incapables de développer une vision humaniste, au service de toutes et tous. Leur vision de la masculinité a pour but de défendre leur ordre établi, et surtout ne rien changer.

Il existe une peur de voir disparaître un monde, peur de voir disparaître notre hégémonie. Le masculin est synonyme de toute puissance, de conquête, de domination, d’acquisition, de liberté aux dépends des autres. Pour perpétuer cette domination, des « garde-fous » nous surveillent et nous rappellent les « bons principes » des masculinités : le mythe de la virilité. Nous sommes bloqués dans une prétendue invulnérabilité. Parce qu’être vulnérable c’est trahir !

Notre vision

Il y a donc un mal lié au rapport à la puissance, à l’invulnérabilité et au contrôle de nos émotions. Nous avons maintenant besoin de nous re-penser, de nous re-créer, de nous révolutionner individuellement et collectivement.

Arrêter de faire de la froideur une qualité, arrêter de nous couper de nos émotions, perçu trop souvent comme un outil managérial et politique positif. Bref, intégrer tous les aspects de ce que nous sommes pour vivre en paix.

Nous souhaitons nous approprier et mettre en action une pensée d’Edward Saïd au sujet des identités. Dans son livre L’Orientalisme, il livre que « l’identité humaine est non seulement ni naturelle ni stable, mais résulte d’une construction intellectuelle, quand elle n’est pas inventée de toutes pièces ». Il propose comme mode opératoire « la construction d’une identité […] liée à l’exercice du pouvoir dans chaque société ». Sortir des « idéologies déshumanisantes » nécessiterait alors la volonté de chaque être humain et de chaque système de « désapprendre l’esprit spontané de domination ».

Notre mission

Ce qu’on propose c’est de se re-penser et se re-panser encore, individuellement et collectivement. En partant de nous-mêmes, de chaque individu, pouvons-nous contribuer à arrêter de construire ou d’alimenter des systèmes qui légitiment les différences par la séparation, la ségrégation, la manipulation et la domination, la mort ?

Nous souhaitons contribuer à la conceptualisation d’un mode de vie, d’échange, de partage et de collaboration dont le système reposerait sur la complémentarité, l’égalité, la bienveillance, la sécurité physique, émotionnelle et affective des individus.

Comment ? Se parler. Se parler de nos vulnérabilités. Parce que se parler, c’est déjà de la transgression. C’est braver l’interdit et tuer le mythe. Ce mythe de l’invulnérabilité qui fait souffrir l’humanité et donc la planète.

Cela nous invite à interroger le rapport de l’homme à la domination, au sentiment d’invulnérabilité et d’irresponsabilité. Qui sommes-nous et quel rôle jouons-nous face aux grandes crises de notre monde ?

Ce monde où règnent les attributs de la masculinité a favorisé une culture de l’irresponsabilité et des privilèges, à l’origine du désastre économique et social global. Paradoxalement, la réponse apportée aux maux contemporains de la société se lit à travers la mutation du paysage politique international.

La montée au pouvoir des extrêmes avec, à leur tête, des dirigeants clivants qui personnifient le mythe de la virilité et alimente des idéologies déshumanisantes nous éloignent un peu plus des principes moraux fondamentaux.

La morale justement, c’est peut-être ce qui nous fera sortir du mythe. Oser, prendre le risque de s’exposer tel quel l’on est, dépasser la peur de se reconsidérer et de compromettre tout ce que l’on pense acquis.

Il est nécessaire que les pouvoirs publics favorisent les débats autour de la masculinité. Afin d’agir concrètement contre ce fléau de notre monde. Nous savons très bien que cela ne sera pas décisif, mais c’est une pierre, manquante, de plus à l’arsenal des initiatives faites pour l’égalité femmes-hommes.

Le collectif LOBA (Exprime-toi)

Jerryton AKINOCHO, Bruno CONTENCIN, Issa COULIBALY, Damien CARDUNER, Duc HA DUONG, Adil EL OUADEHE, Glenn ROLLAND, Mohand AIBOUT, William NJABOUM, Balla FOFANA, Bolewa SABOURIN.

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