A chacun sa madeleine. La mort de l’inventeur du kébab, Kadir Nurman, ravive des souvenirs chez Lansala. Plus qu’un simple sandwich agrémenté de verdure et de sauces, le kébab est un lieu de rencontre, de vie, d’histoires…

Samedi 26 octobre est un jour sombre pour nos estomacs. L’inventeur du kébab, du kegré, Kadir Nurman nous a quitté. Je n’ai pas le moral, je n’ai pas la frite à force d’écouter toutes ces salades. Le Figaro salit un membre de ma famille, en le plongeant dans l’infamie. Comme le dit France Gall : « Viens je t’emmène » dans mon récit, de l’autre côté du périph, là où l’on mouille le maillot pour le plaisir des papilles, où la familiarité rime avec convivialité. Le goût y est indélébile, l’émoi y est inéluctable !

Le kébab ne m’a pas biberonné, mais c’est tout comme ! J’ai grandi avec ces saveurs, ces épices. La vision de la viande qui danse sur la broche telle une danseuse étoile était rassurante pendant que la vache folle et que Dolly se faisait cloner. À l’époque je n’avais pas l’âge d’aller siroter des cafés comme un bureaucrate constipé. Notre plaque tournante était ce lieu, ce restaurant où tout le monde se retrouvait. L’équipe se réunissait tous les dimanches autour du ballon, si tu n’étais pas dans la feuille de match, c’est que tu n’étais pas dans la sphère sociale. Cela donnait des rencontres amusantes où des pieds carrés côtoyaient de futurs prodiges du football. On se dépensait des heures durant comme si demain n’allait pas avoir lieu. À l’issue de nos rencontres, on rentrait s’apprêter pour le rendez-vous ultime : manger !

On a tous contribué à ce foot en folie, mais il fallait que l’on se ressasse inlassablement nos exploits entre deux bouchées. Nous ne disposions malheureusement ni de Thierry Roland, ni de Jean-Michel Larqué dans notre organisation. Manquer ce moment était synonyme d’exclusion, pire de désertion de poste. Celui qui avait commis le plus de boulettes pendant le match mangeait en général de travers, tellement les piques et les reproches s’abattaient sur lui. Tout le monde y avait son habitude.

Il y avait les gourmands qui ne faisait pas dans la dentelle (grec complet avec double fromage). Les raffinés qui ne voulaient pas s’entacher d’une mauvaise haleine ( grec complet sans oignons ou oignons grillés). ll y avait les cannibales qui mangeait des grecs sans artifices (ni tomates, ni salades, ni oignons). Il ne faut pas oublier les impressionnistes, ils se démarquaient en mélangeant toutes les sauces (donnant des grecs couleur arc-en-ciel). Pour finir il y avait les dépressifs qui s’endormaient regardant des heures durant la viande tourner. Ils disaient discrètement « mets moi un sandwich merguez » ( qui était nettement moins cher). La crise ne date pas d’hier, je peux vous le dire aujourd’hui, je faisais partie de ce monde.

Les jours où le goût n’était pas au rendez-vous, il y avait toujours un instigateur de génie pour nous pousser à un kébab-baskets (partir sans payer) : « Hey les gars, aujourd’hui il nous a pas respecté c’est quoi cette viande trop salée et ces frites pas cuites, j’ai juré je ne paye pas ! » Comme des magiciens, nous disparaissions par la porte de derrière, courant comme des dératés, le ventre plein. L’imaginer jouer aux fléchettes avec son couteau de boucher me visant les fesses, me donnait une sacrée motivation pour courir encore plus vite. Avec le temps, on fêtait des diplômes, des permis, des promotions autour d’un kébab. Celui qui détenait la bonne nouvelle payait sa tournée. Le grec a aussi été au cœur d’engueulades ! Certaines de mes ex ne comprenaient pas pourquoi il était inconcevable que je les emmène aux kébabs. On ne fait tout simplement pas la cour aux pieds de sa tour !

Lansala Delcielo

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