Le 13 novembre 2015 est, et restera, marqué à vie dans nos têtes. Qu’en est-il de ceux qui ont vécu au plus près l’enfer des attentats de Paris ? Quatre mois après ces tragiques évènements, la reconstruction physique et psychique n’est pas si simple. C’est même un vrai parcours du combattant.
Claire est une belle brune de 22 ans, étudiante en arts plastiques. Sa passion, c’est le dessin, et elle a même décidé d’en faire sa vocation. Septembre 2015, elle reprend les cours dans son école privée après deux mois de vacances au soleil, en Corse, où elle a pu décompresser comme il se doit. « J’étais reposée, toute bronzée, bien en forme et pressée de reprendre mon année scolaire, j’avais bien profité de mon été, j’étais requinquée et très motivée pour l’année qui arrivait ».
Un état d’esprit tellement différent de la fille qui est devant moi… J’ai l’impression qu’elle me décrit une toute autre personne. Même physiquement, elle paraît tellement différente de ce qu’elle était il y a quelques mois. Pourtant, c’est bien elle. J’ai toujours aujourd’hui face à moi une belle brune, mais à laquelle j’ajouterai un visage pâle, un corps amaigri, et des yeux remplis de tristesse. Si j’ai du mal à la reconnaître, c’est que Claire s’est retrouvée piégée vendredi 13 novembre 2015 au soir dans l’enceinte du Bataclan. Cette place de concert, elle avait décidé de l’acheter en avance avec une bande de potes. « J’adore ce groupe, on avait prévu d’y aller depuis longtemps, je comptais les jours, et je me souviens que le matin même, en me rendant en cours j’étais toute excitée à l’idée de retrouver mes potes le soir et d’aller à ce concert, j’étais de bonne humeur, je ne pensais qu’a ça toute la journée ». Depuis quatre mois, elle refuse de s’exprimer dans les médias. « J’estimais que tout avait été dit, les témoignages des gens se ressemblaient, je ne voyais pas ce que je pouvais apporter de plus, et je ne voulais surtout pas, c’était trop dur pour moi ».
En effet, Claire était dans la fosse du Bataclan ce soir-là. Elle a vu des corps tomber un à un à côté d’elle. Elle fait partie de ces rescapés qui ont dû simuler leur mort pour survivre, parfois se cachant même sous des corps ensanglantés. Elle n’a pas été blessée par balles. À l’écoute de sa voix toute douce, moi, je reste sans voix. Je n’ose même pas la relancer, lui poser des questions, par peur de la heurter. Sa voix tremble. Au cours de l’échange, des blancs s’installent. L’épreuve est dure, et le mal-être toujours bien présent quatre mois après le drame. « Fan des Eagles of Death Metal depuis de nombreuses années, je les avais déjà vus en concert. Ce 13 novembre, l’ambiance était particulièrement survoltée. C’était un concert festif, comme je les aime ». Mais vers 21h45 tout a basculé. « Chaque soir, avant de dormir, j’ai cette image qui me revient et ces bruits qui ont retenti dans la salle. Chaque seconde me paraissait une éternité ».
Sentiment de culpabilité
Pour Claire, le sentiment le plus envahissant aujourd’hui est celui de la culpabilité : « J’ai eu la chance d’en sortir indemne, mes amies aussi. Nous étions quatre, on n’a perdu personne de notre groupe, c’est un miracle. Je me sens tellement mal aujourd’hui alors que mes amies sont toujours là. Je n’imagine même pas ne plus les avoir près de moi. Je me pose souvent plein de questions. Pourquoi je ne suis pas morte, et les autres ne sont pas vivants ? Pourquoi je n’ai pas pu aider les gens ? Pourquoi, lorsque je courrais, je marchais sur les gens ? Pourquoi, lorsque j’étais dans les couloirs, j’ai poussé les gens, pour m’échapper moi, plutôt que de leur prendre la main, et partir avec eux ? Est-ce que j’ai été égoïste ? »
Elle a passé un très long moment à entendre les cris, les tirs, les bruits du rechargement des Kalachnikovs. Jusqu’à l’assaut du RAID, où les membres du corps d’élite lui ont demandé de sortir, de lever les mains et de ne pas se retourner… Face à cette scène horrible qu’on ne peut pas imaginer sans l’avoir vécue, Claire est profondément choquée. Elle se replonge dans ses souvenirs les plus vifs. « On respire fort, on respire comme si on allait se noyer, pendant une demi-heure, trois quart d’heure, on voit flou, on voit des petites étoiles, et le corps tremble complètement. J’étais complètement ailleurs ». Claire a depuis arrêté ses études, elle n’était pas apte psychologiquement à les poursuivre. Depuis novembre, elle essaie tant bien que mal d’oublier ce soir noir où tout a basculé. Elle a été prise en charge directement par les médecins le soir même, et ses parents s’occupent d’elle depuis.
Mention « victime de guerre » 
Qu’elles soient françaises ou étrangères, chacune des victimes des attentats du 13 novembre a pu être indemnisée et ce, grâce au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions (FGTI), une institution française financée par une contribution sur les contrats d’assurance, créée en 1986. Il peut s’agir de blessures physiques, mais aussi psychologiques. Le tout étant de pouvoir prouver le préjudice, notamment via un certificat médical. Ce qui est le cas de Claire. Les démarches ont été longues car «  elle n’était pas la priorité », il y avait des blessés de guerre beaucoup plus importants. Pour avoir accès à ces remboursements rapides, il faut prouver au FGTI sa présence au moment des drames avec par exemple le billet d’entrée au Bataclan. Claire a dû dans un premier temps voir un psychologue, en avançant les frais, pour évaluer son état psychologique et prouver si blessure il y a. « Mes parents étaient inquiets et tellement contents de m’avoir à leur côté, ils ont eu tellement peur ce soir-là, leur priorité c’était de me reconstruire, peu importe le prix, mais c’est vrai que ça a commencé à chiffrer tellement vite ». Elle a, deux mois après le drame, reçu une carte vitale avec mention « victime de guerre » pour faciliter les consultations liées a son traumatisme et ses problèmes de santé post-attentat.
Pour ce qui est de la vie de tous les jours, elle a tout juste recommencé à sortir depuis quelques semaines. « Je sors peu, uniquement chez mes amies qui essaient de me changer les idées, je ne peux plus prendre le métro, je prends beaucoup de VTC pour me déplacer chez mes amies ou chez la psychologue, je ne supporte plus la foule. Moi qui était une bonne vivante, fétarde, j’ai l’impression maintenant d’avoir toujours peur, c’est un vrai traumatisme, j’en suis consciente. Ce 13 novembre m’a complètement changée ».
Séquelles invisibles et frais de santé
Claire a décidé de mettre en suspens son école, le temps de se reconstruire, elle a rendu son petit studio dans le 13ème arrondissement pour revenir vivre chez ses parents, qui, eux aussi ont ont été bouleversés. Toute la famille suit un psychologue. Claire n’a pas eu de grosses blessures physiques, le choc est psychique. Elle a en revanche des problèmes d’audition et une douleur aux tympans. « Je souffre de problèmes auditifs, j’entends constamment des bruits. J’ai ce qu’on appelle des acouphènes, lorsqu’il y a le silence complet, moi j’entends toujours des bruits qui résonnent. C’est insupportable, ça me renvoie constamment à cette soirée. Et tout ça c’est à cause des tirs, des rafales, le bruit était immense, il fallait y être pour comprendre. Et les gens ne pensent pas forcément à ce genre de séquelles invisibles ». Elle assure que « sans mes parents, je ne sais pas comment j’aurais fait, j’ai dû avancer beaucoup de frais de santé, tout cela coûte très cher ».
Elle est aujourd’hui toujours suivie par une psychologue spécialisée dans le traumatisme qui l’aide petit à petit à se reconstruire, à continuer de vivre, et surtout apprendre à ne pas avoir de culpabilité. Elle est consciente que le travail sera de longue haleine, que tout ne se règlera pas du jour au lendemain. Cette psychologue lui a « fait du bien ». Elle l’a également rassurée sur le fait que toutes les émotions, toutes les peurs et les angoisses qu’elle ressentait aujourd’hui étaient « normales », et qu’elles partiraient « doucement ».
Claire reste tout de même confiante. Il y a un mois, elle n’aurait jamais pu me parler de tout ça, elle n’aurait jamais accepté de revenir sur cette soirée dans le détail, et évoquer son combat quotidien. Il est des blessures que le temps seul peut guérir.
Mohamed Mezerai

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