Rappelez-vous d’« Hercule », cette série retraçant les épopées du héros de la mythologie grecque qui passait sur la première chaine bleu, blanc, rouge. Quand il n’était pas en train de briser les cornes du minotaure ou de fracasser des mâchoires sur le bas côté d’une route, c’est dans une taverne plein d’affreux jojo qu’il se restaurait (mais on ne le voyait jamais manger ou boire, encore moins aller aux petits coins). Il y avait là des personnages qui n’avaient pas sucé que de la glace, des gens aux histoires un peu compliquées, qu’on appelle aujourd’hui « cas sociaux ».

Eh bien, j’ai retrouvé l’équivalent de cette taverne avec ses mêmes figures, quelque part dans le 9.2. Oui, sur notre territoire, existent des lieux de catastrophes gastronomiques qui en feraient pâlir de dépit notre diététicien star Jean-Michel Cohen. Des lieux où des hordes de sauvageons s’alimentent et s’adonnent à des breuvages sans alcool (même s’ils arrivent pour certains déjà bien imbibés).

Le pompon, c’est que ces tables sont tenus pour beaucoup par des descendants des terra nullius (territoires à conquérir). Nos pauvres Charlotte, Manon et autre Bintje sont sacrifiées dans un bain d’huile en ébullition pour nourrir leurs réseaux infiltrés. Ces premières lignes vous ont-elles fait vous cogner le front sur votre clavier en criant : « Mais oui ! C’est ça, on s’est fait bouffer ! » et brailler à votre femme façon Georges Marchais, « Liliane, fais les valises, on se barre de Paris ! » ?

Les « chikens », l’objet de cet article, qui sont l’équivalent des grecs et kebabs des années 90, sont une réalité. Saint-Denis, Montreuil, Aubervilliers… La banlieue parisienne est envahie par les « frères » qui concurrencent les enseignes multinationales des fast-foods en faisant jouer l’alternative « halal », et ça marche presque à tous les coups. Ces lieux de convivialité relative – si l’on ne supporte pas les vapeurs de friture et de grillade, mieux vaut s’en écarter – accueillent une clientèle diverse et variée, musulmane en partie, mais pas uniquement. Etudiants, lycéens, employés de bureau, chauffeurs-livreurs, et les « cas soces ».

Retour à notre chiken du 9.2. Mehdi, 22 ans, habite Montreuil. Il porte un kamis noir (sorte de djellaba), a la barbe bien épaisse, impeccablement peignée au niveau des joues dans le sens contraire du poil et la chevelure abondante, l’ensemble poilu lui donnant un air de Wolverine (personnage de comics). Il travaille depuis plusieurs mois dans ce fast-food : « Je fais des semaines de six jours, à raison souvent de 12 heures par jour, parfois moins. Mais t’as une bonne paye au final », explique-t-il en caressant sa barbe au niveau du menton.

« Le bon côté des choses c’est aussi que je gagne ma vie honnêtement, je peux faire mes prières à l’heure et je nourris les gens avec une nourriture halal. » Gagner sa vie honnêtement est pour lui une gageure, car là où il habite beaucoup n’ont pas d’emplois : « Je suis presque le seul mec de mon âge qui bosse. Y’en a pas mal qui galèrent, d’autres qui foutent rien tout simplement. »

Ces personnes qui « foutent rien », il en sert pas mal. Comme ces deux hommes qui, ce soir-là, attendent d’être servis. Quand leur tour arrive, l’un d’eux, remontant son jean large à la taille, laissant deviner une silhouette vulnérable, approche sa tête de Mehdi pour lui demander s’ils « peuvent manger sans payer ». « Nan, désolé, le responsable n’est pas là, je n’ai pas le droit », répond Mehdi. L’homme insiste : « Je connais le gérant, t’inquiète, c’est un barbu, même. » L’homme est malin, ceux qui travaillent dans ce chicken sont presque tous barbus. « Il arrive que l’on donne à manger à un client sans qu’il paye. Mais faut que le responsable soit là. On a par exemple offert deux menus tout à l’heure », raconte Mehdi.

Pendant qu’il découpe énergiquement les morceaux de viandes qui cuisent sur la plaque, Mehdi se souvient d’une cliente : « J’étais au comptoir et j’aperçois cette dame assise dans le restaurant en face de moi. Elle devait être camée. Personne la calculait, on aurait dit un fantôme ; elle était là immobile avec son chien. Elle s’approche de moi silencieusement, avec sa tête en avant, elle s’arrête et me dit en ricanant : « Je t’aime, Ben Laden ! » »

Le contraste entre les employés, musulmans pratiquants avec une barbe sur laquelle est placé un masque en papier par hygiène, et certains des clients, petits vagabonds pas spécialement pratiquants, buvant de l’alcool, fumeurs de moquette, mais pour qui manger halal est primordial, est saisissant. Comme si, pour ces individus, consommer une viande « licite » selon les préceptes musulmans, était l’acte le plus significatif, ou minimum, les liant à l’islam. Une religion qui chez eux se résume bien souvent à un « salam aleykoum » envoyé en entrant dans le chicken, à quoi s’ajoutent quelques bribes de dialectes maghrébins répétés à longueur de journée. « Un jour un client est arrivé, m’a demandé si ma viande était halal en insistant. Au moment où sa pizza était prête il m’a demandé de rajouter une bière », raconte Moustapha, un ancien responsable d’une grande enseigne de pizzéria qui s’est lancé dans le halal à la manière d’une enseigne de burgers belge.

Les chikens des banlieues révèlent une consommation religieuse plutôt qu’une pratique religieuse. Si les réseaux islamistes ont infiltré la banlieue, ben y’en a pas mal qu’ils ont oublié de remettre dans « leur » chemin droit. « J’ai servi un jeune homme qui était dans un passage difficile de sa vie, au chômage… Il avait les yeux rouges et puait l’alcool. Il s’est confié à moi en racontant ses galères. Vraiment j’ai eu de la peine. J’ai essayé de le conseiller et également invité à faire la salat (prière) », se souvient Mehdi, qui à la manière des barmans dans certains bistrots se découvrent des talents d’assistantes sociales, de confidents et de prêcheurs…  

Aladine Zaïane

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