Article initialement publié le 13 avril 2020

« Ça fait des années qu’on demande des moyens, on nous disait qu’il n’y en avait pas. Maintenant que la crise est déclenchée, il n’y en a toujours pas. » Spencer est amer. Aide-soignant à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis (93) et secrétaire CGT de l’hôpital, il livre un récit désabusé mais lucide de la situation. « On a un peu l’impression d’être les tirailleurs sénégalais pendant la Seconde Guerre mondiale, souffle celui qui a quatorze ans d’expérience à Delafontaine. On nous envoie au front sans armes, sans pouvoir se protéger correctement. »  

Son collègue Stéphane Degl’innocenti, assistant socio-éducatif à « Delaf » et syndiqué Sud, complète. « On se retrouve en difficulté au quotidien, on doit faire énormément avec peu de personnel, regrette-t-il. On a mis beaucoup trop de temps à avoir les masques chirurgicaux et les FFP2. » Cette insuffisance de moyens est tellement criante « qu’on en est arrivé à faire appel à des dons », s’indigne Spencer.

🙏 SOLIDARITE 93 – SAINT-DENIS 🔥L’hôpital Delafontaine à Saint-Denis – Service réanimation, recherche rapidement des…

Publiée par Solidarité avec les Soignants sur Lundi 6 avril 2020

A quelques mètres de là, le centre hospitalier de Saint-Denis abrite aussi l’hôpital Casanova. Deux entités distinctes mais une réalité commune, à en croire Muriel, qui y travaille au service gériatrie : « Nous sommes en colère d’avoir à gérer la misère créée par le manque de moyens et les choix politiques faits depuis des années. »

Avec le coronavirus, des inégalités de santé qui vont se creuser

En Seine-Saint-Denis, où le virus tue plus qu’ailleurs, les hôpitaux publics comme Delafontaine sont saturés. Les personnels y ont à combler les lacunes créées par des décennies de désengagement public, une médecine de ville aux abois, une population sujette aux pathologies chroniques et des conditions de vie parfois indignes. « Nos indicateurs socio-sanitaires sont déjà médiocres, confirme Stéphane Degl’innocenti. Il y a certaines maladies qui sont extrêmement prévalentes comme le diabète et l’obésité. On sait que c’est un des facteurs aggravants qui font que la maladie peut entraîner de très sérieuses complications. »

Spencer va dans le même sens : « La moitié des personnes accueillies en réanimation ont moins de 30 ans. On sait qu’au niveau sanitaire, c’est compliqué dans le 93. On est le seul département français où la tuberculose a augmenté. Des maladies du Moyen-Âge commencent à revenir ! » Avant de poursuivre : « On sait depuis des années que dans le 93, il y a un lien entre précarité et mauvaises conditions de santé. Avec le coronavirus, cela va s’accélérer. »

Pour affronter l’épidémie, plusieurs services de l’hôpital ont dû être réorganisés drastiquement. « On a fermé les urgences pédiatriques, les soins intensifs pédiatrique, le bloc pour pouvoir les transformer en réanimation, détaille Spencer. On est obligé de fermer une partie de la neurologie parce qu’on ne peut plus la gérer. »

Stéphane Degl’innocenti abonde : « On a poussé les murs de l’hôpital pour augmenter les capacités d’accueil. A l’heure actuelle, on est à 30 places de réanimation, toutes occupées. Au début de la crise, on n’en avait que 18, énumère-t-il. On a augmenté considérablement nos places d’hospitalisation conventionnelle hors réanimation. »

On a peur de tomber

La violence de la crise contraint tous les personnels soignants à rallonger de manière très importante leurs horaires et le rythme de travail devient rapidement infernal. « Beaucoup de collègues sont passés à 12 heures par jour, explique Muriel. Avec un gros manque d’effectif et de nombreux arrêts maladie, notamment chez les aide-soignants et agents de services hospitaliers, pour le bio-nettoyage et tout ce qui est hôtellerie. Nous avons aussi beaucoup de soignants contaminés. » Spencer partage ce constat et cite un chiffre alarmant : « A Delafontaine, on est à 2550 agents, nous avons 450 arrêts maladie à ce jour. On est à pratiquement 20 % d’absentéisme. »

Face à de tels moyens, Stéphane Degl’innocenti affirme que « la Seine-Saint-Denis a été obligée de transférer ses patients en province pour faire de la place en réa, ça a été assez chaotique ces derniers temps. » Et le représentant syndical de soulever un autre problème lié aux réorganisations internes : « On a bossé aussi avec des collègues pas forcément aguerris aux technique de réanimation. »

De fait, les conditions de travail se sont gravement détériorées pour les soignants au quotidien. Avec le stress et le fatigue, la crainte d’être contaminé ou de contaminer les patients demeure omniprésente. « On a peur de tomber, plus qu’à cause de la fatigue, à cause du corona », glisse Spencer.

Muriel pointe toutefois les risques importants de contamination : « Dans la situation actuelle, on peut être un agent pathogène, regrette-t-elle. Normalement, on devrait pouvoir enlever la surblouse à chaque sortie de chambre. Mais ce n’est pas le cas, on s’expose et on expose nos patients. Tout ça entraîne un stress et une culpabilité chez les soignants, qui ont peur de propager le virus. »

Alors que le week-end ensoleillé de Pâques a engendré, à Saint-Denis et ailleurs, un relâchement dans le respect du confinement, Spencer n’a qu’un message pour les habitants du territoire. Il le répète deux fois, avec le cœur : « Restez chez vous ! Restez chez vous ! »

Hervé HINOPAY

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