Article initialement publié le 25 avril 2020

Elle dit que la question qu’elle s’est parfois posée quand elle rendait visite au Dr Hossenbux c’est « comment il arrive à continuer à être aussi bon avec les gens quand le monde est si dur ? »

Hizia Aissaoui est visiteuse médicale pour un laboratoire pharmaceutique et est passé par le cabinet du médecin de Saint-Denis durant une dizaine d’années « quand j’ai vu qu’il y avait des médecins morts du Covid en Seine-Saint-Denis je me suis dit ‘j’espère que ce n’est pas un des médecins que je connais’. »

Le Dr Mohammud Hassen Hossenbux a contracté le virus au début de la pandémie qu’il a affronté sans masque ni protection, introuvable à ce moment-là, même pour certains praticiens. Il s’est fait diagnostiquer à l’hôpital avant d’être renvoyé chez lui car son état n’était pas alarmant. Deux jours après, il était de retour mais en service de réanimation où il a passé dix-huit jours avant de s’éteindre à l’âge de 68 ans.

On connait l’engagement du médecin de village, prêt à être appelé à tous les instants pour tous les types d’urgence. Certains quartiers ont les mêmes types de médecins. C’est parce qu’ils vont bien au-delà de leurs fonctions que le système ne sombre pas totalement. Ils ne sont pas que médecins, il sont aussi traducteurs, écrivains publics, assistants de service social…

Le choix de la Seine-Saint-Denis, presque par hasard

Un ami dit que c’est le « destin » qui a fait que le jeune Dr Hossenbux s’installe à Saint-Denis en 1992. A l’époque, cela faisait une vingtaine d’années que le natif de l’île Maurice était arrivé en France pour suivre des études de médecine. Son île était alors dépourvue d’une telle faculté. Il exerce un temps dans la région de Bordeaux en tant qu’interne avant de chercher quelque part où s’installer. Des proches lui parlent de Saint-Denis, lui ne connaît pas du tout. On lui dit que le département concentre un certain nombre de personnes venues d’ailleurs auprès desquelles il pourrait être utile. Au même moment, un médecin vend son cabinet dionysien. Il l’achète et y exercera jusqu’à ces dernières semaines.

Le Dr G. a encore du mal à parler de lui au passé. Le présent lui monte systématiquement aux lèvres quand il parle de son ami de longue date, rencontré sur les bancs de la fac. « Je le revois au volant de sa 4L, à l’université. A chaque fois qu’il y avait un déménagement à faire, il était là. Elle en a fait des déménagements, cette 4L. Il était toujours disponible pour tout le monde. » Le Dr Hossenbux était cet ami-là.

On voyait la misère dans sa salle d’attente

Il se rappelle aussi de l’ouverture du cabinet – « très vite, ça a débordé ». Le Dr Hossenbux parlait l’ourdou, ce qui a fait affluer une patientèle originaire du Bangladesh, du Sri Lanka ou encore du Pakistan qui peinait à se faire comprendre par tout autre médecin. Et puis précise-t-il, « c’est sans rendez-vous, il reçoit tout le monde, ceux qui ont l’AME (aide médicale d’Etat, ndlr), ceux qui ont la CMU, ceux qui ont des papiers, ceux qui n’en ont pas ». Parfois, cet afflux, cette file dans l’escalier a embêté le voisinage : « Beaucoup de monde venait le voir, il avait des patients souvent mal en point mais ça n’a jamais été au delà de quelques lettres de la part des voisins. Vous savez, on voyait la misère dans sa salle d’attente. »

La médecine comme un combat

Mohammud Hassen a toujours voulu être le Dr Hossenbux, en tout cas dès l’âge de 5-6 ans. C’est l’une des seules choses personnelles qu’il a confié à Hizia Aissaoui. « C’était quelqu’un de très discret et qui ne se plaignait jamais des horaires, des charges, il prenait toujours le temps, raconte-t-elle. Il pouvait passer jusqu’à une heure avec un patient. Moi, parfois, en cas de besoin, il me prenait en consultation et refusait que je le paie, malgré mon insistance. Et lui, il n’acceptait jamais rien de la part des labos, même pas un déjeuner professionnel alors que d’autres médecins, vous savez, ils réclament ».

Il n’était jamais de retour chez lui avant 20 heures le soir. Sa fille, Muneerah Hossenbux, dernière d’une fratrie de quatre enfants, raconte qu’il restait au cabinet « jusqu’au dernier patient ». Plus jeune, malgré la présence constante de sa mère, elle ne comprenait pas pourquoi elle voyait si peu son père. Le soir, à son retour du cabinet seulement. Son travail dit-elle, il le faisait par « plaisir » même s’il rentrait épuisé, « pour lui, la médecine, c’était un combat ». Voilà pourquoi il a été difficile de le convaincre de ne pas aller travailler sans protection au début de la pandémie. « Mon frère et moi on était sur son dos, on lui a demandé de ne pas aller au cabinet. Mais vous savez, c’est un papa, il ne répondait pas ou alors il disait qu’il devait aller faire son travail », dit-elle avec un sourire résigné dans la voix.

Il faut que je sois là pour ces gens-là qui n’ont nul part où aller

« Vous savez, ce n’est pas parce que c’est mon père, mais des médecins comme lui, on n’en aura plus. C’est très rare, son travail c’était sa mission, sa vie ».

A 68 ans, le Dr Hossenbux avait quand même réduit la voilure ces derniers temps, il ne consultait plus que le matin. Et il s’inquiétait aussi des nombreux départs à la retraite non remplacés dans un département qui manque déjà de médecins généralistes. Le Dr G. dit que quitter la Seine-Saint-Denis n’avait jamais effleuré son esprit. « Il disait : ‘il faut que je sois là pour ces gens-là qui n’ont nulle part où aller, c’est mon rôle d’être là’ »

Les quatre enfants du Dr Hossenbux ont suivi la voie de la médecine. L’ombre du père n’est pas paralysante, elle éclaire : « Je me vois investie, je pense être bienveillante mais être à son niveau, c’est impossible, tout ce que je peux faire, c’est essayer de me rapprocher de son modèle »

Il paraîtrait que les médecins ne sont plus faits dans le même moule. Que la disponibilité, l’abnégation de ceux d’antan, on ne la retrouvera jamais plus. Peut-être parce que cette vision, cette pratique du métier est une charge que peu d’âmes peuvent porter. On colle souvent les mots médecin et sacerdoce ensemble, il faudra y accoler désormais l’histoire du Dr Hossenbux. Et le mot « merveilleux » aussi selon Hizia Aissaoui. « C’était quelqu’un de merveilleux, et je ne dis pas ça parce qu’il est mort, je dis ça parce que ‘gentil’ c’est pas un mot assez fort pour parler de lui ».

Latifa OULKHOUIR

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