Quand on rentre en détention, on ne perd pas que sa liberté d’aller et venir, on perd toutes ses libertés.” Jusqu’aux droits les plus intimes. Sandrine B. comme de nombreuses femmes, a subi ses périodes de menstruation comme une nouvelle peine, ajoutée à la privation de liberté. La jeune femme a été placée en détention provisoire pendant plusieurs mois en maison d’arrêt au cours de l’année, et est dans l’attente d’un jugement. Alors que les témoignages d’anciennes détenues se font rares, elle a décidé de parler de la difficulté pour les détenues françaises de gérer leur période menstruelle, dans un contexte souvent vécu comme hostile.

Comme environ 10% des personnes menstruées dans le monde, Sandrine est atteinte d’endométriose : « Lorsque je suis entrée en prison, les douleurs se sont accentuées et les cycles se sont rapprochés. L’endométriose a pris beaucoup d’ampleur. Avant c’était gérable, alors c’est devenu beaucoup plus difficile. », témoigne l’ancienne détenue.

J’ai dû simuler des migraines pour avoir accès à du Dafalgan

« Et à ma sortie de détention, ces douleurs n’ont pas diminué. Je dois être opérée dans un mois, pour une ablation de l’utérus. » Pour Sandrine, l’endométriose qui se manifeste notamment par de très vives douleurs menstruelles, s’est acocmpagnée d’une extrême difficulté à se procurer des antidouleurs à l’intérieur de la maison d’arrêt. « Il faut déposer un mot à l’infirmerie, et on met trois jours à vous donner des antalgiques. Je ne suis pas migraineuse, mais j’ai dû simuler des migraines pour avoir accès à du Dafalgan et pouvoir le garder avec moi« , raconte Sandrine B.

« Les autorités sanitaires ont constaté des modifications régulières des cycles menstruels durant les premières semaines ou les premiers mois de détention », explique Sarah Bosquet, chargée d’enquête pour l’Observatoire international des prisons.

Un accès aux soins spécialisés encore trop difficile

Pour les visites médicales spécialisées, là encore les détenues font face à un manque d’accès aux soins : « J’ai été vue une fois par un gynécologue. Il m’a dit : ‘Ce n’est pas dramatique, et ici, je ne peux rien faire.’ Puis il m’a fait un frottis dont je n’ai jamais eu les résultats. »

Sarah Bosquet ajoute : « La plupart du temps, les détenues n’ont pas accès à des soins spécifiques liés aux règles. Les unités sanitaires sont surchargées, surtout dans les maisons d’arrêt. Beaucoup de maladies graves ne sont pas prises en compte, alors les douleurs menstruelles sont loin d’être une priorité. Et l’accès à l’infirmerie varie d’un établissement à l’autre, avec la surpopulation carcérale, le sous-effectif des surveillant·e·s par exemple ». 

Contactée, la direction de l’administration pénitentiaire, dépendant du Ministère de la Justice, admet un problème dans l’accès aux soins gynécologiques par les détenues. Dans les faits, la direction de l’administration pénitentiaire constate certaines difficultés d’accès des femmes aux soins gynécologiques, avec une répartition inégale des équivalents temps plein de médecins gynécologues. La direction de l’administration pénitentiaire a réalisé une enquête spécifique à ce sujet en 2017. Les résultats révèlent que seuls 43.5% des établissements pénitentiaires accueillant des femmes ayant répondu proposaient une consultation gynécologique sur site.”

Pour cantiner, il faut anticiper de deux semaines, afin que les protections soient commandées. Et si vous avez mal anticipé la date, c’est compliqué.

Surpopulation : un facteur aggravant

La surpopulation carcérale, c’est un enjeu primordial concernant les conditions de détention des personnes emprisonnées. « Nous étions trois détenues dans une cellule de neuf mètres carrés,” relate Sandrine B. “Deux dormaient dans un lit, et la troisième au sol. Nous avions une salle de bain dans la cellule, mais aucune intimité, alors on s’arrangeait entre nous.” Sarah Bosquet de l’Observatoire des Prisons souligne le fait que dans les anciens établissements pénitentiaires, qui ne disposent pas de douches dans les cellules, l’accès aux douches collectives « est limité à trois fois par semaine, que l’on ait ses règles ou pas. »

Et pour laver les vêtements, les possibilités sont également limitées : « On a le droit à une machine tous les quinze jours. Si on la rate, on ne peut pas la rattraper. Tout le petit linge est fait à la main, on le fait sécher le long des barreaux des fenêtres. Et l’hiver, on l’étend dans les coins des cellules qui, il faut savoir, sont très mal chauffées », raconte l’ancienne détenue.

Mes enfants, qui étaient étudiants, me versaient 20 euros par mois. Un paquet de serviettes à 2 euros, ça peut paraître pas grand-chose, mais ça représente quand même un dixième du budget.

Et l’accessibilité aux protections périodiques se conjugue à la précarité des détenues : « Pour cantiner, il faut anticiper de deux semaines, afin que les protections soient commandées. Et si vous avez mal anticipé la date, c’est compliqué. Heureusement, il y a une solidarité entre les détenues. » Face au manque d’accès aux protections, de nombreuses détenues sont contraintes à trouver des solutions de fortune quand arrivent leurs règles.

Et concernant le prix des serviettes (qui sont pour le moment le seul type de protections périodiques proposées en détention) pour le moment payantes : « Mes enfants, qui étaient étudiants, me versaient 20 euros par mois. Un paquet de serviettes à 2 euros, ça peut paraître pas grand-chose, mais ça représente quand même un dixième du budget », détaille l’ancienne détenue.

Une prise de conscience générale que l’on attend sur le terrain

Le 15 décembre 2020, un communiqué de presse de la ministre déléguée chargée à l’égalité entre les femmes et les hommes, Élisabeth Moreno, et du ministre de la santé, Olivier Véran, annonçait l’allocation d’un budget de cinq millions d’euros à la lutte contre la précarité menstruelle, précisant que s’il s’agissait de « renforcer le combat mené par les associations pour l’accès de toutes les femmes aux protections périodiques ». Il était aussi  question de cibler « notamment les femmes incarcérées ainsi que les femmes en situation de précarité et de très grande précarité ».

Les associations de lutte contre la précarité menstruelle se mobilisent spécifiquement sur la situation des femmes détenues : ainsi, le 16 décembre 2020, suite aux annonces d’Élisabeth Moreno et Olivier Véran, le collectif féministe Georgette Sand (qui lutte depuis 2015 contre la « taxe tampon ») publiait un texte en ligne en incitant notamment le gouvernement à « aller plus loin », comme la gratuité universelle des protections périodiques en rappelant l’engagement contre « les situations de précarité menstruelle imposées aux femmes les plus vulnérables […], aux personnes sans domicile fixe, à toutes les personnes en lieux privatifs de liberté ».

La direction de l’administration pénitentiaire a annoncé en décembre dernier « proposer un accès inconditionnel et effectif à toutes les femmes détenues, sans condition de ressources ». Une initiative mise en place suite à une note interne datant du 2 septembre 2020 et financée par le ministère de la santé. « La distribution est assurée mensuellement ainsi qu’à l’arrivée et en cas de transfert. Les personnes détenues se voient remettre un formulaire présentant les différents produits proposés à la gratuité et celles-ci le retournent après avoir sélectionné deux références (deux paquets de protection) a maxima. Un renouvellement est possible en cas de besoin sans attendre le mois suivant », évoque la DAP.  Une action dont on attend encore le bilan comptable.

Dans les établissements pour femmes, seules des bénévoles femmes peuvent entrer. On enlève la moitié des possibilités de bénévolat.

Sarah Bosquet souligne aussi l’importance de l’action des citoyens pour favoriser l’accès aux protections au sein des prisons. « Des initiatives privées sont mises en place, comme dans une prison en Bretagne, où un distributeur de protections gratuites a été installé. » C’est l’initiative de l’entreprise bretonne Marguerite & Cie qui propose des distributeurs de protections périodiques biologiques.

Cependant à l’intérieur des murs, les militantes et militants, restent souvent loin des détenues : « Il n’y a aucune information, surtout que le plus souvent, les associations sont très orientées vers la gente masculine qui a beaucoup plus d’aide. Du côté des femmes, on a très peu d’associations qui rentrent. De plus, pour les hommes, les bénévoles d’associations peuvent être des hommes ou des femmes. Mais dans les établissements pour femmes, seules des bénévoles femmes peuvent entrer. On enlève la moitié des possibilités de bénévolat », explique Sandrine qui espère enfin un changement pour que les règles ne soient plus un tabou à l’intérieur des prisons.

Eva Fontenelle

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