Si nous sommes en guerre, ils en sont les soldats. Et ils déplorent les conditions dans lesquelles ils sont envoyés au front. « On commence sérieusement à manquer de protection, alerte Maxime, infirmier aux urgences d’un groupe hospitalier du Val-d’Oise. Ça devient dangereux pour nous, pour les patients et pour notre entourage »,

Dans son service, le jeune homme de 22 ans voit passer de plus en plus de personnes atteintes du virus : « On a énormément de cas de Covid et c’est le plus difficile, raconte-t-il. Surtout pour l’infirmière de l’accueil qui doit systématiquement tout désinfecter et qui a une grosse charge de travail. »

Lui qui a fait ce métier pour  « être utile à la société », le voilà servi : Maxime peut être appelé à n’importe quel moment de la journée en renfort depuis l’activation du plan blanc par le ministre de la Santé, le 8 mars dernier. Sur le plan émotionnel, en revanche, mieux vaut être armé alors que le service a déjà eu à faire face au décès de certains patients atteints du virus. Maxime résume : « C’est difficile, on est auprès de patients qui risquent de ne plus revoir leurs proches. On se doit d’être au mieux avec eux parce que nous risquons malheureusement d’être leur dernière interaction sociale. Le tout en portant des combinaisons d’astronautes… »  

Autre hôpital, autre région mais ressenti similaire : Léo est aide-soignant au CHU de Nantes depuis le début de la crise sanitaire. Etudiant infirmier de troisième année, le jeune homme a été « personnellement appelé par la direction des ressources humaines du CHU » : « J’ai été intégré à une équipe de chirurgie, raconte-t-il. La réquisition a été faite le plus tôt possible afin que le personnel soignant actif puisse se reposer avant le début de l’épidémie à venir. »

Je trouve qu’on n’est pas assez protégés

Le centre hospitalier a déjà saisi l’ampleur de la catastrophe sanitaire et organise de ce fait des points d’information dans tous les services afin de faire un bilan de la situation actuelle. Néanmoins, malgré les dispositions prises par l’établissement, une question occupe les esprits : celle du matériel de protection. Beaucoup redoutent d’être infectés par leurs patients, comme Sonia, étudiante et réquisitionnée par le CHU : « Je trouve qu’on n’est pas assez protégés, nous n’avons pas accès aux masques car ils sont dans une salle fermée à clé. De plus, nous n’avons pas forcément de kit pour dépister le virus. »

Paul, infirmier de 23 ans au sein du même hôpital, explique d’où vient le manque de matériel : « On s’est fait voler une bonne partie des masques et des gels hydroalcooliques il y a quelques jours. Nous ne savons pas si ce sont des familles apeurées qui ont fait ça ou si ce sont des soignants qui les ont pris pour les revendre au marché noir pour se faire un peu d’argent. »

Pour ces jeunes étudiants, le stress engendré par la crise sanitaire s’ajoute à celui lié à leur parcours personnel et étudiant : « Être réquisitionnée est épuisant, reconnaît Sonia, car il faut également qu’on révise pour nos rattrapages et qu’on finisse notre mémoire. »

Alors que le pic de l’épidémie devrait selon les prévisions être atteint mi-avril dans l’ouest de la France, il pourrait survenir plus vite que prévu notamment en raison de l’afflux de parisiens ayant rejoint la façade atlantique le week-end dernier, ce qui a particulièrement indigné Paul : « On a vu la vague de Parisiens se réunir dans les gares de la capitale avant de tous se disséminer dans le territoire. Chez nous, on était dans une région quand même très peu touchée, et ces gens ont quitté une région qui a la capacité d’accueil pour toute la population de l’agglomération parisienne pour arriver dans des régions qui n’ont pas les moyens de venir en aide à tout le monde ».

Une urgence : donner des moyens à l’hôpital public

Fraîchement diplômé, le jeune homme exerce dans le service de chirurgie cardiaque dans l’hôpital de Nantes depuis quelques mois. Avec l’arrivée de l’épidémie, les rotations et les plages horaires s’étendent, les soignants s’épuisent et l’administration ne leur offre pas de perspective très rassurante pour la suite : « On nous a fait comprendre que nos congés allaient sauter, qu’on n’aurait pas de primes, que la meilleure récompense qu’on pourrait avoir, c’est d’avoir des mains propres, grince Paul. Cela fait un peu grincer des dents, on voit bien que l’administration et les cadres de l’hôpital sont à la masse. »

Il est évidement trop tôt pour parler de l’avenir alors que la France n’a pas encore surmonté la plus grosse phase du virus mais tous les quatre ont des revendications claires. Ils enjoignent le gouvernement à donner plus de moyens à l’hôpital public, comme le résume Maxime : « J’espère qu’à la fin de cette crise, le gouvernement et les Français sauront que la santé en France est en crise. Nous étions en grève pour cela il y a quelques mois et très peu de gens le savaient. Là, tous les hôpitaux manquent de moyens humains et financiers et il aura fallu une crise sanitaire grave pour que tout le monde s’en rende compte ».

Il poursuit : « Le coût de ces manquements sont des pertes humaines, il faut désormais que le gouvernement et surtout le ministre de la santé se réveillent. » Paul, quant à lui, ne comprend pas pourquoi les autorités n’ont pas mis en place un confinement plus strict : « Les gens ne s’en rendent pas forcément compte mais si ça continue comme ça, on va arriver au point où il faudra trier les patients comme c’est le cas dans l’est. Aujourd’hui, force est de constater que le confinement n’est pas respecté et qu’il y a beaucoup trop d’incohérence de la part des autorités sur cette question. »

Le CHU de Nantes / (C) France 3

On prie les gens de rester chez eux

Face à tout cela, les quatre jeunes infirmiers reconnaissent sans fard que leur moral commence à être atteint. Tout est bon, dès lors, pour mettre un peu de baume au cœur, comme le rituel des applaudissements de 20 heures que salue Maxime : « Ça fait plaisir de voir du soutien ! On sent qu’on est tous ensemble, c’est top. »

L’infirmier ne peut pas s’empêcher d’associer à cette enthousiasme un avertissement : « C’est sympa de nous applaudir le soir mais si c’est pour sortir le lendemain et ne pas respecter le confinement, ça ne sert à rien ! ». De même pour Paul : « On prie les gens de rester chez eux, ici nous faisons notre possible mais si personne ne respecte les consignes, on risque de ne plus pouvoir suivre. Nous sommes déjà fatigués depuis un long moment à cause des grèves, des roulements pas terribles et du fait qu’on soit régulièrement appelé au dernier moment. On n’en peut plus… Ce serait bien si les gens pouvaient ne pas nous rajouter de travail supplémentaire ».

Alors pour ces jeunes héros anonymes, ces infirmiers partis en guerre pour nous sauver, ayons de la compassion et beaucoup de reconnaissance mais surtout : restons chez nous.

Félix MUBENGA

*Les infirmiers souhaitant rester anonymes, leurs prénoms ont été modifiés

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