Bien des choses ont été écrites sur la chloroquine et le Dr Raoult, mais personne n’a encore répondu à la question que vous vous posez depuis le début.

Rassurez-vous, le Bondy Blog est là, et il vous le dit en exclusivité : non, le Professeur Raoult n’est pas un personnage de François Damiens.

Avouez, y’a un truc

Une fois ce fait établi, je crois qu’on peut s’intéresser un peu moins à la personnalité de Didier Raoult, et un peu plus à ce qu’il dit, à savoir : la chloroquine va-t-elle vraiment sauver l’humanité ? Et déjà, c’est quoi la chloroquine, d’où il sort ça ? Pour le savoir, on va faire un petit voyage dans le passé. Suivez le guide.

Ca sort d’où la chloroquine ?

Bienvenue en Amérique centrale au XVIIe siècle. Entre tentatives de cartographies, recherches de minerais et transmissions de maladies (déjà…), les colons européens remarquent que les natifs de la région équatorienne ont l’habitude de réduire en poudre l’écorce d’un arbre pour faire baisser leur fièvre. Cet arbre, c’est le quinquina, et les chimistes européens l’étudient pour isoler son composé miracle : la quinine. Cette molécule permet de limiter les fièvres dues au paludisme parce qu’elle empêche le parasite de se multiplier dans les cellules sanguines.

C’est là une découverte majeure pour la médecine occidentale. La quinine devient un médicament très prisé, les Britanniques notamment en consomment beaucoup lorsqu’ils voyagent dans leurs colonies indiennes. C’est ainsi que le Schweppes « Indian Tonic » devient un best-seller, son amertume étant due à sa teneur en quinine. (Le Schweppes actuel continent toujours de la quinine, mais en des doses minimes, non toxiques, et absolument insuffisante pour vous protéger du coronavirus. Oui, il est nécessaire de le préciser.)

Nous voilà donc avec notre quinine et le paludisme. Comment on en arrive à la chloroquine et le COVID-19 ? J’y viens, j’y viens.

La quinine est certes un bon antipaludique, mais ce n’est pas le médicament idéal. A haute dose, elle est toxique pour le système nerveux, le système cardiaque et les plaquettes sanguines. C’est la raison pour laquelle des dérivés moins nocifs ont été synthétisés, comme la méfloquine et la chloroquine, présents dans les médicaments Lariam et Nivaquine, les deux médicaments stars de la lutte antipaludique pendant des décennies. Il est d’ailleurs possible que vous ou vos parents en ayez déjà pris. La forme sirop destinée aux enfants a marqué quelques mémoires familiales : imaginez la galère pour faire avaler tous les matins un sirop 1000 fois plus amer que du Schweppes à un gosse. Ma mère a encore de la haine dans la voix quand elle en parle.

Entre temps, le paludisme s’est adapté, et dans la plupart des cas il résiste aux molécules de la famille de la quinine. Les prescriptions de ces médicaments sont marginales, et le plus prescrit est l’hydroxychloroquine, commercialisée sous le nom Plaquenil, le fameux produit dont on parle tant en ce moment.

Le Plaquenil est un médicament surprenant, il peut faire plein de choses. On pouvait l’utiliser jadis dans le paludisme, avant qu’il y ait des résistances, mais il a aussi des propriétés anti-inflammatoires, et avant l’arrivée du Covid, il n’était utilisé en France que contre le lupus (une maladie surtout connue parce qu’elle est citée dans les ¾ des épisodes de Dr House) et la polyarthrite rhumatoïde, des maladies auto-immunes où le système immunitaire a besoin d’être freiné sans quoi il s’attaque aux cellules saines de l’organisme.

Dr House, heureux de pouvoir écouler son stock de Plaquenil

Mais ce n’est pas tout. Depuis plusieurs décennies, on a remarqué que les molécules de la famille de la chloroquine sont capables de tuer des virus en acidifiant leur structure. C’est ainsi qu’on retrouve ainsi la chloroquine et ses molécules dérivées faisant l’objet de recherches pour traiter la grippe, le SRAS (une infection proche du Covid-19 qui déjà fait 800 morts en Asie en 2003), la dengue, le chikungunya, Ébola ou encore le VIH. Malheureusement, dans ces essais on retrouve une constante : ces molécules sont efficaces in vitro, dans les tubes à essai des labos, mais elles se montrent bien moins convaincantes lorsqu’on passe aux essais in vivo, que ce soit sur des modèles animaux ou chez l’Homme. La différence est importante, sinon on serait tous là à boire des litres d’eau de Javel pour se soigner au lieu de rester confinés.

Et donc c’est là que surgit Didier Raoult ?

On y arrive !

Avant Didier Raoult, il y a une publication signée de 3 chercheurs de l’université chinoise de Qingdao. Jianjun Gao, Zhenxue Tian et Xu Yang font état d’essais de l’usage de la chloroquine pour traiter des pneumonies liées au Covid-19 dans une dizaine d’hôpitaux chinois, et les résultats sont annoncés positifs pour plus de 100 patients. Il n’en faut pas plus pour que l’équipe conclue : « La chloroquine est recommandée pour traiter les pneumonies liées au Covid-19 » et pour que les autorités chinoises l’incluent dans leurs protocoles officiels.

Mais il en faut un peu plus pour convaincre le reste de la communauté scientifique qui juge la publication un peu limite : longue d’à peine plus d’une page, elle ne mentionne ni le nombre de personnes traitées au total, ni le nombre de patients guéris, ni le nombre de décès ou de complications, ni le nombre de guérisons grâce à d’autres moyens. Les autres publications chinoises qui suivent sur le sujet s’avèrent toutes très lacunaires. Et comment interpréter cette absence de données venant de la Chine où le gouvernement a d’abord nié l’importance de la crise, sanctionné les médecins qui voulaient lancer des alertes, et est aujourd’hui soupçonné d’avoir largement minimisé le nombre de morts à Wuhan, épicentre de cette épidémie ? Et à quel point le faible coût de l’hydroxychloroquine pèse dans la décision de favoriser ce traitement plutôt qu’un autre ?

Néanmoins, des résultats, même partiels, restent une piste.

Alors dans son laboratoire marseillais, le Professeur Raoult se penche sur la question. Didier Raoult est un microbiologiste marseillais spécialiste des maladies tropicales à la personnalité un peu sulfureuse.  « Qui est Didier Raoult ? » n’est pas inintéressant. Mais c’est une question différente de « Que dit le Professeur Raoult ? », et mélanger les deux, c’est, je crois, s’éparpiller et se priver d’une bonne dose d’objectivité.

Le Professeur Raoult, donc, suit l’idée du traitement par l’hydroxychloroquine et publie le 20 mars une première étude. Que dit cette étude ?

On a pris 42 patients qui étaient hospitalisés à cause du COVID-19 pour une étude. On a donné à 20 d’entre eux du Plaquenil + un antibiotique quand c’était nécessaire pour prévenir les sur infections par des bactéries, et à 16 autres, aucun traitement de ce type. Les chiffres vous intriguent ? C’est parce que sur les 42 patients initiaux et sous Plaquenil, 6 ont quitté l’étude, parce que leur état s’est compliqué, l’un est mort, un a choisi de quitter l’hôpital, et le dernier a arrêté l’étude car il ne supportait pas les nausées liées au traitement.

La conclusion de l’étude, c’est que les patients sous Plaquenil qui ont fait l’étude jusqu’au bout ont vu leur infection virale baisser plus rapidement que ceux qui n’avaient pas de Plaquenil. Les 6 qui avaient quitté l’étude ne sont pas pris en compte dans les résultats de l’étude. C’est la règle, ok, mais quand ça représente 18% d’un groupe d’étude, ça pose question, et puis « Tout le monde va mieux, (sauf ceux qui vont moins bien) » ce n’est pas vraiment l’argument du siècle. D’autres points posent également question.

Fort de ces résultats, le Professeur Raoult prend la confiance et annonce « fin de partie pour le corona ». Certains diraient que s’il avait été parisien, il se serait souvenu de la remontada de 2017 et aurait moins fanfaronné dès la première mi-temps. Mais il craint dégun alors il fait des annonces triomphantes, mal perçues par ses confrères, y compris à Marseille, qui aiment peu les conclusions trop hâtives.

Pour étoffer un peu, l’équipe du Dr Raoult publie une deuxième série de résultats. On ne parle pas d’étude ici car le protocole n’est pas rigoureusement appliqué pour que ce soit considéré comme tel. C’est important parce que ce sont autant de petites entorses aux protocoles scientifiques établis depuis des décennies pour garantir la rigueur scientifique. Et, finalement, on ignore à quelle point cette hâte à publier est liée à l’urgence médicale ou à l’urgence médiatique de défendre ses convictions.

Que dit-on cette fois ?

Que la charge virale des patients traités par le Plaquenil a diminué. Ce qui, finalement, est le cas pour la très grande majorité des personnes qui ont été atteinte par le Covid-19. Autant dire que ça laisse toujours aussi pantois ceux qui l’étaient déjà.

Mais pourquoi toute cette controverse ?

Soyons clairs : personne ne dit que la chloroquine n’est pas une piste intéressante. D’ailleurs le professeur Raoult n’est pas le seul à l’envisager. Des études similaires ont lieu dans pas mal de pays maintenant. Mais ses annonces triomphantes sont précipitées, et annoncer avoir la solution ultime dans les médias mainstream, à tel point que, en plein confinement, des files d’attente se forment devant son institut. Alors que, rappelons-le, des petites études isolées, c’est faible. Vous le savez déjà, c’est la raison qui fait que vous ne cliquez pas quand votre oncle partage « une étude canadienne prouve que le chocolat guérit le cancer ».

Une étude ça ne prouve rien, une étude ça dit juste « on a fait ça et il s’est passé ça », de même que si vous faites des cookies et qu’ils sont bons, ça ne prouve pas que vous êtes un cuisinier prometteur. Faites 100 fournées avec 12 fours différents, avec des noix puis du chocolat blanc, puis sans gluten puis avec des noisettes et là on pourra causer.

Le professeur Raoult n’a pour l’instant fait que 2 fournées de cookies et il annonce « j’ai gagné Top Chef ». Forcément, ça irrite.

Didier Raoult a peut-être raison, et même ses détracteurs aimeraient qu’il ait raison, que ce soit « fin de partie » pour le corona. Mais en sciences, et encore plus dans la santé, on n’a raison qu’en le prouvant. Du distilbène à la chlordécone en passant par le Mediator ou les prothèses mammaires, l’histoire pharmaceutique est jalonnée de drames sanitaires liés à un manque de contrôle dans les protocoles censés améliorer la santé des gens.

Est-il donc raisonnable de préconiser l’application massive d’un traitement alors qu’on connait encore très mal son efficacité et sa dangerosité pour traiter un virus tout récent ? Et sur quelles données exactement s’appuient Éric Cantona ou Gérard Darmon ou Christian Estrosi pour faire pression pour l’application d’un tel traitement plutôt qu’un autre ? La santé publique se joue-t-elle comme une partie de poker, en mettant tout sur le tapis alors qu’on n’a pas toutes les cartes en main ?

Le Plaquenil, médicament sauveur de l’humanité, pour l’heure, ce n’est qu’une hypothèse. La pression médiatique est, elle, bien réelle, et ses conséquences également. Parce que si pour l’heure on n’a aucune idée du nombre de gens que ça va sauver, on a déjà une idée des dommages collatéraux. Les pharmacies font déjà face à une pénurie de Plaquenil, ce qui peut s’avérer catastrophique pour les patients prenant déjà ce médicament depuis des années pour traiter un lupus ou une polyarthrite rhumatoïde. Rappelons que ce sont des maladies graves, évolutives, et pouvant entraîner des douleurs intenses.

L’or blanc

Pourquoi ces pénuries ? Parce que certaines pharmacies surstockent, en prévision de la pénurie, et parce que des médecins de ville le prescrivent déjà depuis une dizaine de jours, dès que la piste chloroquine a fait la une des médias. Alors que l’officialisation en France de l’utilisation du Plaquenil contre le COVID-19 ne date que du 24 mars et ne concerne que les hôpitaux, pour traiter les cas graves uniquement, et dans le cadre de l’inclusion à un essai clinique de plus grande ampleur. L’autorisation de cet essai a d’ailleurs déjà fait l’objet de critiques de la part de certains professionnels de santé. Après tout, pourquoi le gouvernement se décide à appliquer à grande ampleur l’avis d’une seule équipe de scientifiques, alors que depuis le début il se refuse à suivre l’avis du Conseil scientifique qui demande un confinement renforcé. Quel est le poids de la pression médiatique et de la stratégie politique dans ces décisions ?

Et puis, gardons en tête que le Plaquenil est un médicament, et comme tout médicament, il peut entrainer des effets indésirables. Qui plus est, on parle ici d’une molécule « à marge thérapeutique étroite » : la dose à laquelle elles sont efficaces est proche de la dose à laquelle elles sont toxiques. C’est comme la cannelle en cuisine, une microdose de trop et on se dit que peut-être, ça n’en valait pas la peine.

Mais les recommandations du Haut Conseil de la Santé Publique ont beau être claires, à peine quelques jours après l’arrivée de la chloroquine dans le débat public, on relate déjà des cas d’intoxication au Plaquenil dans la population, y compris des décès. Qui portera la responsabilité de ces morts évitables ?

Frédéric AGBOHOUTO

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