Depuis janvier 2020, de nombreux pays européens sont touchés par le coronavirus. Des centaines de cas ont été détectés, faisant déjà plusieurs morts. En Afrique, seulement six pays sont touchés : l’Egypte, l’Algérie, le Nigeria, la Tunisie, le Sénégal et le Maroc.

Des chercheur-se-s se demandent pourquoi l’Afrique est aussi peu touchée par l’épidémie. Pierre-Marie Girard, directeur des Affaires internationales à l’Institut Pasteur, disait ceci sur RFI la semaine dernière : « De façon globale, on ne comprend pas pourquoi il n’y a pas plus de cas en Afrique. Ces trois cas sont en plus apparus très tardivement par rapport au début de l’épidémie. Il y a un certain nombre d’hypothèses. » Les hypothèses qui existent sont liées au manque de moyens pour détecter le virus, au faible nombre de personnes arrivées en Afrique ou encore au climat.

Je ne compte pas revenir sur ces hypothèses scientifiques car je n’y connais rien. Je me demande quelles seront les conséquences sur le contrôle des frontières. Et si les pays africains fermaient leurs frontières aux citoyen-ne-s européen-ne-s ?

Et mes vacances ?

Profitant des vacances d’avril, j’avais prévu d’aller voir ma famille au Maroc. Je scrute chaque nouveau cas là-bas. Je scrute chaque décision des gouvernements. C’est arrivé ! Le 3 mars, un premier cas a été confirmé au Maroc, un marocain en provenance d’Italie. Le comité national de pilotage créé depuis la déclaration du COVID-19 a annoncé plusieurs mesures préventives : « Report des manifestations sportives et culturelles programmées, annulation des rassemblements de masse et gestion des voyages vers et en provenance des pays qui connaissent une propagation communautaire » (Média24, 03/03/2020). Les pays à risque où le contrôle aux frontières devra être accru sont l’Espagne, la France et l’Italie.

Je me demande si je pourrai aller voir ma famille en avril. Comme beaucoup d’immigré-e-s ou de descendant-e-s d’immigré-e-s, nous retournons au « bled » pour voir la famille seulement une fois par an, quand c’est possible. Exceptionnellement, pour la première fois, le Maroc pourrait me fermer les frontières car je viens de France. Ça semble exceptionnel, pourtant toute l’année ma famille, elle, ne peut pas venir me voir. Beaucoup de mes cousin-e-s, tantes ne sont jamais venu-e-s en France pour me rendre visite. Ceulles qui ont réussi ont parfois attendu des années après des demandes de visas, pourtant moi il m’a suffit d’acheter mon billet d’avion, ou « à l’ancienne » de partir pour trois jours de voiture et de traverser tranquillement deux frontières (Espagne et Maroc).

Les passeports européens sont parmi les passeports permettant de visiter le plus de pays : 188 pour l’Allemagne, 186 pour la France et l’Espagne. Les pays africains sont les derniers du classement. Les citoyen-ne-s de Libye et du Soudan ont accès à seulement 37 destinations, 62 pays pour le Maroc, 57 pour la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud arrivant en tête du classement africain avec l’accès à 100 pays.

Je pense aux familles séparées par des murs, aux migrant-e-s déplacés par les guerres et coincées aux frontières terrestres et maritimes de l’Occident fermées toute l’année.

La dystopie européenne, la vie des pays du Sud toute l’année

Et si l’apocalypse pour l’Europe serait d’être empêché de se déplacer, de ne plus jouir du privilège de déplacement ?

On entend beaucoup parler des mesures de confinement. En Chine, des dizaines de millions de personnes sont en quarantaine depuis le début de l’épidémie. En Italie et en France, les mesures de ce type se multiplient et la psychose se diffuse. Les pénuries de masques dans les pharmacies sont visibles, on entend que certains magasins n’ont plus de pâtes. Les Français-e-s se préparent à vivre en confinement, ils anticipent une pénurie. Nous sommes au stade 2 sur 3 de la gestion de l’épidémie ; au stade 3 c’est la fermeture des écoles, de certains transports en commun… Le confinement approche ?

Pendant qu’en France, ces mesures exceptionnelles se mettent en place, les habitant-e-s de la bande de Gaza en Palestine ironisent sur les réseaux sociaux. La bande de Gaza serait maintenant « l’endroit le plus sûr au monde ». Sur le site Middle East Eye, le 3 mars, des paroles d’internautes sont reportées, comme celle de Loai Harazin, un activiste palestinien, qui a tweeté : « L’un des avantages du blocus, des difficultés de voyager et de l’isolement de Gaza, c’est qu’il est difficile pour le coronavirus d’atteindre Gaza. » Un autre internaute Monzer Rajab a rappelé ceci : « Gaza est en quarantaine depuis 14 ans ».

Un bateau de touristes coincé en mer, allégorie inversée

Toute l’année, les pays du Sud sont confinés, avec des passeports qui ne permettent pas de voyager librement, des préfectures qui refusent d’accéder aux demandes de visas, des frontières de plus en plus nombreuses et difficiles à contourner. Les pays du Nord ont peur de vivre une première expérience de confinement où il leur est interdit de sortir de leur pays. Le passeport européen ne suffit plus comme passe-partout. Ce sont les pays d’Afrique qui devraient « se protéger » maintenant.

Le bateau de touristes coincé en mer car suspecté de coronavirus ne peut que me faire penser aux bateaux de migrant-e-s, que tous les pays d’Europe refusaient d’accepter il y a quelques mois, avec le confort en plus.

Et si le coronavirus inversait la tendance ? Et si ces pays africains fermaient leurs frontières car les Européens seraient considérés comme des dangers pours les pays du Sud. Et si les Européens avaient besoin de se réfugier dans ces pays, peu touchés par le Covid-19 ? Trouveraient-iels cela normal d’être bloqués en mer pendant des semaines car personne ne veut les accueillir ? Trouveraient-iels cela normal de payer une fortune pour des embarcations qui ne garantissent pas d’arriver en vie ? Trouveraient-iels cela normal d’être enfermés dans des camps pendant des mois ? Trouveraient-iels cela normal que les gardes côtés algériens et libyens leur tirent dessus pour les empêcher d’arriver sur le territoire ?

Anissa RAMI

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