Pendant que l’actualité est rythmée par le décompte des morts, la vie continue et elle continue d’être donnée. « Malgré tout », comme nous le répétera Sophia tout au long de notre discussion. Malgré tout, donc, Sophia est enceinte.

Dans le contexte sanitaire actuel, Sophia est considérée comme étant une personne « à risque » face au Covid-19. Alors elle a entamé le confinement bien avant qu’il ne soit annoncé par le président de la République. Cette trentenaire n’a pas mis un pied dehors depuis tellement longtemps qu’elle ne se souvient plus de la date. C’est son mari qui gère les courses, « Je n’ai même pas savouré le kif des caisses réservées aux femmes enceintes », sourit-elle.

Sophia est enceinte de cinq mois. Son accouchement est prévu pour le mois d’août. Un petit garçon ? Une petite fille ? Elle n’en sait rien puisqu’elle n’a pas pu passer la fameuse échographie morphologique qui détermine, entre autres, le sexe de l’enfant. « Soyons clair, ce qui me préoccupe le plus, ce n’est pas de savoir si ma fille va avoir une petite soeur ou un petit frère, nuance-t-elle. Non, je veux juste savoir si mon enfant va bien, si ma grossesse se passe bien. Et pour l’instant, je n’ai aucun moyen de m’en assurer. »

Je culpabilise d’attendre un bébé et de leur rajouter du boulot

Elle avait bien pris son rendez-vous pour cette fameuse écho et pour une prise de sang. Sauf que toutes ses convocations étaient fixées dans les premiers jours du confinement : « J’ai énormément hésité avant de prendre la décision de ne pas y aller, parce que ce n’est pas anodin, ce n’est pas comme si j’annulais un rendez-vous chez l’ophtalmo ou le dermato. C’est une décision lourde. »

Elle a donc appelé son hôpital pour informer les médecins de sa décision. Ces derniers lui ont répondu qu’ils comprenaient et qu’un gynécologue la contacterait pour une consultation téléphonique. Un mois plus tard, elle n’a reçu aucun coup de fil : « Après plusieurs tentatives, j’ai pu m’entretenir avec la cheffe de service. Elle m’a expliqué que c’était un malentendu, que personne n’était censé m’appeler… Je ne suis pas folle, évidemment qu’on m’a dit qu’on allait m’appeler ! Franchement, j’ai senti que la dame était complètement dépassée, limite je culpabilise d’attendre un bébé et de leur rajouter du boulot. »

Anissa, elle aussi, est enceinte et maman d’une petite fille. Elle en est à son septième mois de grossesse. Comme Sophia, la jeune trentenaire a annulé plusieurs rendez-vous en ces temps de crise. « J’ai super mal au dos en ce moment, cite-t-elle en exemple. En temps normal, je serais passée voir mon osthéo, évidemment là je laisse tomber. Idem pour les rendez-vous de préparation à l’accouchement. Heureusement que c’est ma deuxième grossesse. »

La crainte d’un accouchement sans le papa

Une expérience qui ne l’empêche pas de nourrir certaines angoisses au vu du contexte actuel. Et si elle attrapait le Covid-19, par exemple, quels risques encourraient-ils, elle et son bébé ? « Forcément, tu te demandes comment ça se passe », reconnaît-elle. Alors, Anissa arpente Internet pour se renseigner « On parle très peu des femmes enceintes en ce moment dans les médias, alors on va chercher les infos nous-mêmes. On ne connaît absolument pas les conséquences que ça peut avoir sur notre bébé. Je lis certains articles qui disent que ce n’est pas nocif pour les nouveaux-nés, d’autres qui disent que certains bébés sont nés en Chine avec des essoufflements à la naissance… »

En plus de ces questions médicales, Anissa s’interroge sur la logistique. Sur tous les à-côtés, ces petits détails qui rendent le moment magique. « Ça peut sembler anecdotique, mais il y a tous les petits plaisirs de la grossesse qui tombent à l’eau aussi : aller faire ses achats de naissance, préparer la chambre du bébé, énumère-t-elle. Tout ça, c’est mort. » 

L’essentiel est ailleurs, néanmoins. Anissa et les autres futures mamans espèrent d’abord que leur accouchement se passe bien, en toute sécurité pour elles et leurs bébés. Au vu de la situation actuelle d’engorgement des hôpitaux, l’accouchement en lui-même va s’en trouver modifié. « Il semblerait que l’accouchement soit prévu sans la présence du papa, croit-elle savoir. Ce n’est pas rassurant du tout, évidemment. J’espère que d’ici juin, j’aurai le droit d’avoir mon mari avec moi dans la salle d’accouchement. »

Un sentiment d’abandon

Anissa évoque une autre modification liée à la crise sanitaire : « Parmi les mesures prises, à priori les mamans sont hospitalisées clairement moins longtemps : 2 jours plutôt que 3 pour un accouchement par voie basse et 3 jours plutôt que 5 pour une césarienne. D’un côté, ce n’est pas plus mal si ça peut désengorger les hôpitaux. De l’autre, ça m’inquiète parce que concrètement, si ça ne se passe pas comme prévu à la maison, on fait comment ? »

Elle poursuit : « Je n’ai reçu aucune recommandation, aucune info du CHU sur les précautions à prendre quand il faudra y aller. Les mesures barrières, on les connaît toutes mais est-ce qu’il y a des mesures particulières pour nous, femmes enceintes ? On n’en sait rien. Alors oui, c’est flippant. Sincèrement, j’aimerais être épanouie comme le cliché de la femme enceinte qu’on nous a vendu toute notre vie mais là, on en est loin. »

Sophia complète : « Je tire mon chapeau au personnel hospitalier, on les applaudit tous les soirs et je ne pense pas que ce soit de leur faute, eux qui travaillent sans relâche. Non, ce que je déplore, c’est le système. On est totalement oubliées, et ensuite ça fait des grands discours genre ‘on ne laissera personne de côté’, ‘la continuité des soins’… Franchement, c’est très grave ce qui est en train de se passer. »

Fatalement, Anissa comme Sophia devront affronter la réalité et se rendre à l’hôpital dans les jours et les semaines à venir pour préparer le jour J. « Dans mon cas, je risque de voir ma place sauter si je n’y vais pas, et sincèrement je n’ai pas envie d’accoucher dans mon salon », explique Sophia. La grossesse ne durant que 9 mois, coronavirus ou pas, elles se disent conscientes qu’elles ne pourront pas repousser cette échéance-là. Malgré tout.

Sarah ICHOU

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