Son débit de parole saccadé enveloppe la pièce. De peur d’ennuyer son auditoire, Julie* ponctue chaque phrase par un trait d’humour. Tandis que la patiente fait le point sur ses dernières semaines, son pouce caresse son ventre, arrondi par trente semaines de grossesse. Derrière son bureau, la sage-femme écoute avec attention, rebondissant sur les vannes de la future maman. Aurélie de la Calle fait partie de l’Equipe de Liaison de Soins en Addictologie (ELSA), à la maternité de Port-Royal (niveau 3) qui appartient à l’AP-HP ( 5 500 naissances par an).

En consultation : pas de tabou ni jugement

Ce groupe pluridisciplinaire effectue un suivi spécifique des femmes en situation d’addictions (tabac, alcool, cannabis, opiacés…) ou d’anciennes consommatrices de substances psychoactives. Composé de quatre professionnels, le pôle accompagne environ 80 femmes par an. Un chiffre qui peut sembler faible, mais le travail avec ces patientes jugées « difficiles » s’avère considérable. Au cours des échanges, un seul mot d’ordre : pas de tabou.

En consultation, la sage-femme de l’équipe, Aurélie de la Calle, n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. « Où en est votre consommation ? », demande-t-elle à la patiente. La veille, Julie a fumé huit cigarettes pour se détendre. « Parfois, je l’éteins direct, car je me dis que ce n’est pas cool de faire un petit asthmatique », sourit-elle tristement. La jeune femme était polyconsommatrice : cannabis, tabac, drogue de synthèse, ou encore cocaïne. Depuis le début de sa grossesse, elle suit un traitement prescrit par la psychiatre addictologue. Quotidiennement, elle a le droit à une moitié de paroxetine (antidépresseur) et à un séresta (anxolytique) en entier. Arrivée au vendredi, cette combinaison devient insuffisante. « J’ai envie de mettre mon cerveau sur pause.»

Julie a hâte d’accoucher. La future mère se projette : « Mon idéal serait d’allaiter pendant deux mois, mais cela impliquerait de ne pas reprendre le cannabis après l’accouchement. » Au fil de son récit, son conjoint est mentionné à plusieurs reprises. « On est deux cas soc’ », plaisante-t-elle. Consommateur actif, il prévoit d’arrêter. La spécialiste prévient tout de suite : les deux parents ne doivent jamais consommer en même temps. L’un des deux doit être en état s’il faut prendre des décisions urgentes concernant l’enfant.

On ne sait jamais la prochaine fois qu’on les reverra. 

Dans le bureau d’Aurélie de la Calle, les conjoints ne sont pas présents durant l’interrogatoire médical. « Il n’est pas rare de voir des cas de violences conjugales. Si le père est assis à côté de la mère, elle ne pourra pas s’exprimer librement », insiste la sage-femme. Selon les situations, les hommes peuvent représenter une source de stress pour la patiente enceinte. À l’instar de Samia* qui entame sa 39e semaine de grossesse. Mère d’une petite fille, elle ne fume plus de cannabis depuis qu’elle attend son deuxième enfant. « J’ai une requête un peu particulière », se lance-t-elle avec aplomb. La jeune femme demande s’il est possible de déclencher l’accouchement le week-end prochain. Le père a un jugement qui l’empêchera d’être présent la semaine prochaine. « Je vais regarder si votre col est suffisamment ouvert. C’est lui qui décide », répond Aurélie de la Calle. Finalement, Samia accouchera dix jours plus tard, sans la présence de son conjoint.

Concernant le nombre de femmes enceintes en situation d’addictions, les professionnels de santé attendent les résultats de l’enquête nationale périnatale (ENP) de 2021. Selon le dernier questionnaire datant de 2016, « 2,1% des femmes ayant répondu ont déclaré qu’il leur était arrivé de consommer du cannabis pendant leur grossesse », mais ces chiffres doivent être pris avec des pincettes,  ils ne viennent pas de diagnostics et certaines peuvent être réticentes à déclarer leur consommation.

Des femmes en situation d’addiction aux profils différents

L’équipe de liaison voit tout type de profils : l’avocate pénaliste, la professeure, la femme sans abri. « Certaines consommations sont davantage associées à la vie de rue, comme le crack », déclare la spécialiste. Ces femmes arrivent jusqu’à son bureau via des partenaires extérieurs (CSAPA, réseau d’associations…) ou elles sont transférées à la suite d’une consultation classique. Le premier entretien se fait en binôme (sage-femme et assistante sociale) et dure minimum une heure. Ensuite, un examen plus poussé est réalisé : « On récolte le plus d’informations possibles, car on ne sait jamais la prochaine fois qu’on les reverra. » La flexibilité de l’emploi du temps fait partie intégrante de leur métier. Parmi les règles : jamais de rendez-vous le matin, car elles ne viennent jamais. Face à l’urgence qu’implique une grossesse, les consultations sont très rapprochées. « Et quand on les perd de vue, on insiste et on les rappelle plusieurs fois », reprend Aurélie de la Calle.

En plus de faire le point sur la consommation active, les conditions sociales dans lesquelles elles évoluent sont prises en compte. « On veut savoir dans quel environnement va arriver ce bébé. » D’où l’importance d’un assistant social, l’un des quatre piliers de l’ELSA. Malheureusement, le poste est vacant, car la personne qui l’occupait n’a pas été remplacée. Ses tâches sont réparties entre ses collègues, qu’elles remplissent quand elles trouvent le temps. Une organisation pas toujours évidente pour la sage-femme. Elle mangera sa salade à emporter devant son ordinateur. Entre deux bouchées, elle passera quelques coups de téléphone pour savoir si deux de ses patientes ont bien eu leur IVG.

L’addiction est une pathologie. 

A ses côtés, Malika Sana, médecin psychiatre addictologue. Elle travaille à la maternité de Port-Royal depuis le 2 mai 2000. « Avant, on appelait ce pôle la FAMA, fédération médicale des équipes associées. Il a été construit par différents services qui ont mis en commun des postes », rembobine-t-elle, en sortant une cigarette. La sonnerie de son téléphone l’interrompt. Toutes ses patientes peuvent appeler à ce numéro si besoin, « il faut établir un lien de confiance ».

Face à l’addiction, la volonté seule ne suffit pas

Concernant les traitements de substitution, ils ne sont possibles que pour endiguer la dépendance aux opiacés. Pour le tabac, des patchs sont proposés. « Il faut que cela se fasse sans violence », assure Malika Sana. Par contre, si la future maman rejette toute proposition et n’a aucun lieu d’accueil pour son bébé, les professionnels de santé peuvent faire un signalement et ce sera à la justice de prendre une décision concernant le devenir de l’enfant. Avant la mise en place des traitements de substitution, « un tiers des bébés étaient placés », se souvient la spécialiste. Ainsi, la prise en charge médicale de la mère lui permet de rester auprès de son enfant.

L’autre rôle de ces spécialistes est de déconstruire les stéréotypes. « L’addiction est une pathologie. Ce ne sont pas des patientes qui manquent de volonté. Il est illusoire de penser que parce qu’une femme est enceinte, elle va arrêter. C’est très compliqué », soutient Cécile Betmalle, sage-femme de l’équipe ELSA, actuellement en congé maternité. Lorsqu’une patiente en situation d’addictions attend un bébé, il existe une contradiction : « Normalement, en addictologie, il n’y a pas de temporalité exigée. Les parcours de soins se font sur un temps long. Or, la grossesse est un temps extrêmement court. Au mieux, ça peut faire office de moteur.»

Une pathologie honteuse. 

À noter, que l’alcool se hisse au rang de l’addiction la plus dangereuse en temps de grossesse. « La boisson est toxique pour le développement cellulaire. Chaque organe a un temps de développement précis, donc sa consommation peut impacter la fabrication de l’organe en cours. En particulier sur le cerveau, car il est toujours en développement », alerte Cécile Betmalle. « La consommation d’alcool pendant la grossesse est la première cause de retard mental évitable », renchérit Sarah Coscas, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse AP-HP (Villejuif). Cette unité spécialisée dans les addictions féminines propose depuis 2001 des consultations médicales et psychiatriques ainsi que des hospitalisations en cas d’urgence, avec une attention particulière portée sur la période de la grossesse.

Un lieu pour libérer la parole

Au huitième mois de grossesse, une femme l’a contacté pour lui dire qu’elle buvait tous les jours. « Il n’est jamais trop tard. Je dis toujours : un verre d’alcool en moins, ce sont des neurones en plus », continue Sarah Coscas, qui réalise ses consultations au sein de la maternité de Bicêtre. À travers ses prises en charge ambulatoires, il s’agit aussi de libérer la parole. « On remarque une sous-déclaration des femmes associée à une forme de culpabilité. L’addiction est une pathologie honteuse, ce qui constitue un gros frein d’accès aux soins », rapporte la psychiatre. Depuis douze ans, Sarah Coscas a mis en place un groupe de parole non-mixte réservé aux femmes addictes de tout âge. L’occasion de se réunir deux fois par mois, au sein du service d’addictologie de l’hôpital Paul-Brousse.

Chaque mois, la spécialiste reçoit à la maternité de Bicêtre une dizaine de femmes consommant surtout tabac et cannabis, mais aussi parfois de l’alcool des opioides ou de la cocaïne. « Elles ont toutes envie d’arrêter et se sentent toutes culpabilisées de leur consommation, pourtant la maladie perdure malgré la découverte de cette grossesse souvent tardive », indique-t-elle. L’hospitalisation s’avère parfois une étape nécessaire où les femmes représentent environ 30 à 40 % des patients (auxquels 18 lits de sevrage sont dédiés).

Après l’accouchement, un accompagnement peut être proposé au sein d’unités Mère-Enfant, en post-partum immédiat à l’hôpital ou dans des structures de type « postcure » tel un service de soins de suite destiné aux mamans avec leur bébé jusqu’à l’âge d’un an. Des structures qui restent encore trop rares, selon Sarah Coscas. Elle conclut : « Cela a changé la donne. Nous ne sommes pas là pour séparer une mère de son enfant, mais pour qu’elle puisse se faire soigner avec leur bébé. Ce n’est pas l’addiction qui est jugée, mais si elle ne met rien en place pour se faire soigner. »

Audrey Parmentier

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