Le 14 septembre 2020, Fatoumata, enceinte de cinq mois, apprend qu’elle fait une fausse couche tardive. « Étant donné le terme, le bébé est trop grand, la sage-femme me dit qu’il va falloir que j’accouche à l’hôpital. », explique-t-elle. Elle se rend donc à l’hôpital Jean Verdier de Bondy pour pouvoir accoucher.

Le 30 septembre 2020, elle poste sur Instagram le récit de son expérience teintée de négligences au sein de cet hôpital, qu’elle raconte dans une vidéo filmée des jours après sa sortie. Elle se confie aujourd’hui à la caméra du BB.

Depuis plusieurs années, des militantes dénoncent les violences obstétricales et gynécologiques dont sont victimes les femmes au sein l’institution médicale. Les témoignages, comme celui de Fatoumata, sont nombreux ; des articles, des tribunes, des manifestations émergent également.

Les violences sexistes structurent le domaine de la gynécologie-obstétrique.

Marie-Hélène Lahaye fait partie des celles qui luttent contre ces violences qui peuvent aller des propos malveillants ou infantilisants jusqu’au non-respect des droits des patientes. Juriste de profession, Marie-Hélène Lahaye tient depuis 2013 le blog « Marie accouche là« , qu’elle présente sur sa page d’accueil comme un lieu d' »explorations politiques et féministes autour de la naissance ».

Elle est également l’autrice du livre Accouchement, les femmes méritent mieux paru en 2018 aux éditions Michalon. Selon elle, « les violences sexistes structurent le domaine de la gynécologie-obstétrique », de même que les violences racistes – ou homophobes.

Ghada Hatem-Gantzer est gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des Femmes de Saint-Denis, qui accueille les femmes victimes de violences. Elle considère que les violences subies à l’hôpital ne sont pas seulement « spécifiques à l’obstétrique« , et qu’elles seraient avant tout la conséquence des « défaillances du système de santé« .

« Ce qui est terrible, c’est qu’il s’agit là d’un cumul de tout un tas de maltraitances que l’on retrouve très régulièrement. », explique Marie-Hélène Lahaye en réaction au témoignage de Fatoumata. « Une mauvaise prise en charge, un vocabulaire médical pour qualifier l’enfant qui n’est absolument pas adapté à ce que vivent les parents, une errance médicale. »

Pour la juriste, les éléments que dénonce Fatoumata à propos des violences subies à l’hôpital Jean Verdier, « ne sont pas isolés » .

Selon Ghada Hatem-Gantzer : « N’importe quelle expérience de soin peut vous amener à vivre ce genre de chose. Il y a tout un tas de maltraitances plus ou moins conscientes liées au soin : le fait d’être mal accueillie, de recevoir de mauvaises informations ou des informations contradictoires. » Et à propos des dénonciations des maltraitances obstétricales en général, leur spécificité selon relèverait du fait « que l’examen touche la plupart du temps à une zone qui est intime. »

Le soin, ce n’est pas que de la technique. C’est en premier lieu prendre soin des autres.

« Ce que ce témoignage révèle également, c’est un tabou autour de la fausse-couche. » souligne Marie-Hélène Lahaye. « La pathologisation du corps féminin, sa définition comme corps malade, est aux fondements de la discipline gynécologique. Une femme est amenée à faire en moyenne cinquante examens gynécologiques dans sa vie – alors qu’elle est en bonne santé ! Les médecins passent leurs temps à recevoir des femmes en bonne santé, mais lorsqu’il s’agit de prendre en charge un problème, on se retrouve avec ce genre de récit », ajoute la militante.

 

Fatoumata a décidé de poster son témoignage sur sa prise en charge à Jean-Verdier, le 30 septembre dernier. 

Selon elle, les rapports de domination qui structurent la société se retrouvent au sein de l’hôpital : « Le racisme systémique, le sexisme systémique, on les retrouve chez les médecins. Et généralement, ils refusent de déconstruire ça, de remettre en question leur « toute-puissance ». Ce qui est à revoir, c’est la formation-même des médecins, qui devrait intégrer les sciences humaines. Le soin, ce n’est pas que de la technique. C’est en premier lieu prendre soin des autres. »

Mais Ghada Hatem-Gantzer expose que, selon elle, le problème des violences médicales n’est pas exclusivement lié à la médecine et à sa pratique. Il est également dû aux « défaillances du système de santé ».

Beaucoup de personnes obligées de faire des choses pour lesquelles elles n’ont pas de formation ni de temps, ce qui n’est clairement pas une source de qualité dans le travail. 

« Il n’y a pas assez de personnel, donc beaucoup de gens sont sous tension, et il y a des glissements de tâches, beaucoup de personnes obligées de faire des choses pour lesquelles elles n’ont pas de formation ni de temps, ce qui n’est clairement pas une source de qualité dans le travail. Et puis il y a l’objectif de rentabilité, donc on surcharge tout : les consultations, les blocs opératoires » analyse la gynécologue.

Et avec la crise sanitaire actuelle, elle ajoute : « Il y a des soignants malades, donc des équipes décimées, ce qui veut dire faire la même chose mais avec beaucoup moins de personnes, dans des parcours plus compliqués puisqu’il a fallu séparer le parcours le parcours Covid des parcours non-Covid. »

Marie-Hélène Lahaye regrette que cet argument soit invoqué comme s’il réglait à lui seul la question des maltraitances médicales : « Les médecins sont mal formés à prendre en charge les fausses-couches par exemple ; on pourrait avoir mille médecins de plus, s’ils sont toujours aussi mal formés, le problème ne serait pas réglé. »

« Tous les établissements de santé doivent signaler les évènements indésirables qui se produisent, et les classer en fonction de leur gravité et de leur fréquence. Et chaque semaine ou chaque mois, en fonction de la taille de l’hôpital, une équipe est en charge de l’analyse de ces évènements et de la mise en oeuvre d’actions d’amélioration afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent.», explique Ghada Hatem-Gantzer.

Et le mouvement de libération de la parole des femmes concernant les violences gynécologiques de ces dernières années tend à mettre l’institution médicale face à ses responsabilités. « Nous avons par exemple l’occasion de signaler dans une grande base de données chaque fois qu’il se produit un évènement indésirable. Et tous les mois, ou tous les ans en fonction de la taille de l’hôpital, il y a des gens qui viennent ressortir ces évènements indésirables de la base de données et travailler dessus. », explique Ghada Hatem-Gantzer.

Un témoignage comme celui de Fatoumata devrait par exemple, selon la gynécologue- obstétricienne, « entraîner une formation sur le deuil périnatal et la bientraitance à l’hôpital. » Elle ajoute : « C’est aux chefs de service et d’établissements de former les équipes, et c’est comme ça que l’on essaie d’avancer. »

Auparavant, dès qu’on parlait d’un accouchement, on ne donnait la parole qu’aux médecins, aujourd’hui on la donne aussi aux femmes.

D’après Marie-Hélène Lahaye, le traitement médiatique du sujet a nettement évolué depuis les sept dernières années qu’elle écrit sur son blog : « Par exemple, auparavant, dès qu’on parlait d’un accouchement, on ne donnait la parole qu’aux médecins, aujourd’hui on la donne aussi aux femmes. »

Elle note également que davantage de militantes féministes s’emparent du sujet : « Les femmes lesbiennes dénoncent aussi l’homophobie du milieu gynécologique, la grossophobie est aussi dénoncée par les femmes qui en sont victimes… » Le militantisme auquel elle prend part commence à porter quelques fruits chez les médecins aussi : « Il y a de plus en plus de médecins qui prennent en compte les problématiques des violences médicales, et qui essaient de faire bouger les lignes. », dit-elle.

L’hôpital Jean-Verdier, où Fatoumata a accouché a répondu à nos sollicitations par un communiqué, dans lequel la direction explique qu’elle est restée en contact avec la patiente, et que l’équipe médicale tente de comprendre ce qu’il s’est passé.  « Ce témoignage douloureux met en évidence l’importance, au-delà des gestes médicaux, de l’accompagnement de ces situations très éprouvantes pour les mères et pères qui y sont confrontés. […] Un travail a été engagé par les professionnels visant à analyser les différentes étapes de la prise en charge pour cette patiente ayant présenté une grossesse avec décès in utéro. »

La dénonciation de ces violences subies par les femmes, les actions politiques qui éclosent, semblent être le moyen le plus efficace pour une prise de conscience du côté de l’institution médicale dans son ensemble afin que cessent ces pratiques de maltraitances.

Eva Fontenelle

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