Inégalités sociales et discriminations « s’inscrivent dans le corps » des habitants des quartiers populaires. Benjamin Cohadon, coordinateur du Village 2 santé, centre communautaire de santé à Échirolles, près de Grenoble, et Ibtissam Belmadani, masseuse-kinésithérapeute libérale dans le Val-d’Oise, sont les deux invités de « Quartiers direct », notre émission réalisée en partenariat avec Mediapart. Chacun fait le constat d’une santé dégradée, selon que l’on habite dans un quartier plus ou moins favorisé du territoire.

Selon l’Observatoire national de la politique de la ville, ces habitants sont effectivement globalement en moins bonne santé que la moyenne des Français, et ces inégalités se décèlent très tôt, dès le passage à l’école. On y observe une espérance de vie raccourcie et une prévalence plus élevée de certaines maladies chroniques, comme le diabète ou l’hypertension, ou encore mentales.

En Seine-Saint-Denis par exemple, les habitants ont deux fois moins de chances de survivre après un arrêt cardiaque que dans les Hauts-de-Seine, à l’autre bout de l’Île-de-France, selon Le Parisien.

Parallèlement, on constate dans ces quartiers un déficit généralisé dans l’offre de soins ambulatoires et intra-hospitalière, et un accès très réduit, parfois inexistant, aux médecins spécialisés. Les généralistes et les infirmières libérales, globalement plus présents, se font eux aussi de plus en plus rares. « Pour mon secteur, dans l’agglomération autour de Cergy, près de 20 % des gens n’ont pas de médecin traitant, contre 10 % pour la moyenne nationale », rappelle Ibtissam Belmadani. Une enquête du Bondy Blog pour Mediapart a récemment documenté cette pénurie.

L’impact de la désertification médicale dans ces secteurs est énorme. « Les paramédicaux ou les médecins ne veulent pas venir dans ces territoires, parce que ce n’est pas assez attractif, pas assez sécurisant, il n’y a pas assez de locaux adaptés », ajoute cette professionnelle de santé, qui possède deux cabinets dans le Val-d’Oise, dans des quartiers aux niveaux de vie différents. « En fonction de l’environnement dans lequel vit la famille, il y a une connaissance ou pas de l’importance de la préventionMais certains n’ont tout simplement pas accès à la même coordination médicale, aux mêmes professionnels de santé, les municipalités ne mettent pas les mêmes moyens non plus. Et on constate, chez les enfants notamment, des retards importants de prise en charge. »

« Ces inégalités de santé se jouent à tous les endroits du parcours de soin, complète Benjamin Cohadon. Mais elles sont simplement l’aboutissement des inégalités sociales. Les gens ont un accès plus restreint au travail, effectuent en général des tâches pénibles qui cassent les corps, ils ont une moins bonne alimentation et donc ils sont malades. Et quand ils vont se ressentir malades, ils auront aussi face à eux toutes les facettes du non-recours : un manque d’information, un manque de compréhension, un manque de professionnels, un coût financier trop important. » Et même lorsqu’on accède finalement à une consultation, « on sera aussi traité différemment, selon son genre, son orientation sexuelle, son niveau d’étude, son origine ».

Il serait pourtant trop facile de faire porter le chapeau aux premiers concernés, en particulier dans la manière de s’alimenter : « Le caddie est le dernier endroit où l’on peut faire des économies dans un panel de dépenses contraintes, souligne Benjamin Cohadon. Si on se dit par exemple que “les pauvres sont trop bêtes pour bien se nourrir, faisons des ateliers de cuisine”, sans s’attaquer aux raisons de la pauvreté, on se trompe de combat. »

Au-delà de la nécessaire remise en cause des professionnels de santé, et des moyens énormes à déployer pour rééquilibrer l’injustifiable différence de traitement, nos deux invités rappellent que les quartiers sont également « pleins de ressources »« Dans notre salle d’attente, raconte Ibtissam Belmadani, c’est un peu le café du coin. Les gens se parlent, échangent, ils sont des experts de leur pathologie, et c’est une relation d’égal à égal que les soignants doivent tenter de construire avec les soignés. »

Dans cette perspective, Ibtissam Belmadani intervient également sur Beur FM, pour faire à la radio de la prévention médicale, au plus large public possible.

Le centre communautaire d’Échirolles est quant à lui porté par un projet résolument politique (détaillé ici) : il s’agit d’une structure de soins implantée dans l’un des quartiers les plus pauvres de l’agglomération grenobloise, qui a choisi de regrouper des professionnelles et professionnels du sanitaire, du social, de l’accueil et de l’éducation populaire dans un même lieu.

Se dire malade peut aussi être un « acte de résistance », plaide Benjamin Cohadon. « En se disant malade, en allant consulter, on arrêtant le travail par exemple, on fait quelque chose pour essayer de modifier le cours de sa vie. »

Ilyes RAMDANI et Mathilde GOANEC (Mediapart)

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