Leurs douleurs sont trop souvent considérées comme inférieures, exagérées. Isolés, ces patients laissés à l’abandon par leurs médecins et soignants, laissent échapper des pleurs et des cris qui font écho au fond du couloir. Des scènes qui se répètent dans de nombreux hôpitaux d’Europe, et qui portent un nom : le syndrome méditerranéen. Cette fausse appellation médicale stéréotypée et raciste qui désigne les personnes venant du Sud de la Méditerranée, maghrébines ou noires, qui exagèreraient leurs symptômes et/ou leurs douleurs.

Une situation qui dure depuis des siècles

Et cette insensibilité médicale n’est pas nouvelle. L’idée du « syndrome méditerranéen », s’est déjà manifestée à travers les travaux de grandes personnalités qui ont pourtant marqué l’évolution de la médecine. C’est le cas de James Marion Sims, célèbre gynécologue américain, considéré comme un pionnier de la chirurgie et même comme le « père de la gynécologie ». A l’époque (de 1845 à 1849), il réalisait des expériences gynécologiques sur des esclaves noires.  L’une d’entre elles, âgée de 17 ans, avait subi plus de 30 expérimentations sur son corps, sans la moindre anesthésie, pour permettre au scientifique de perfectionner sa technique. A cette époque les esclaves noires étaient considérées comme des objets, dénués de tout sentiment et ressenti, donc de douleur.

Aujourd’hui la manière dont sont perçus certains corps, et le niveau d’empathie qui en découle hérite en partie des époques esclavagiste et coloniales. Et ces idées reçues, ces préjugés infondés sur l’absence de douleurs des corps non-blancs, influent forcément sur certains soignants, même des siècles plus tard. « Vous ne pouvez pas avoir été une puissance esclavagiste pendant quatre siècles puis une puissance colonisatrice pendant plus d’un siècle sans que cela s’insinue dans les mentalités et les consciences… », écrit la politologue féministe et anti-raciste Françoise Vergès (Le ventre des femmes, publié en 2017), à propos de cet héritage qui pèse encore aujourd’hui.

Le drame de Naomi Musenga

Les membres du personnel médical sont aussi influencés, comme nous tous, par leur environnement, leur famille, leur éducation, leurs croyances,  la télévision etc. Ce qui entraîne aussi des interprétations inadéquates face aux douleurs des patients.

C’est notamment à cause de cela que Naomi Musenga, une jeune mère de 22 ans, atteinte de graves douleurs au ventre, est finalement morte en décembre 2017. Le soir du 29 décembre, la jeune femme contacte le 15, qui la redirige vers le SAMU et quand Naomi dit à l’opératrice qu’elle va mourir, son interlocutrice lui répond « ah, c’est sûr qu’elle va mourir un jour c’est certain ». Une négligence fatale pour la jeune Strasbourgeoise. Si son interlocutrice avait pris au sérieux les douleurs de la jeune femme, serait-elle décédée dans de telles circonstances ? Des questions encore sans réponse.

C’est d’ailleurs l’histoire tragique de Naomi Musenga qui a poussé une soignante à se confier à moi sur les expériences vécues par des patients victimes de racisme. La femme de 35 ans, qui souhaite rester anonyme, exerce son métier depuis une dizaine d’années à l’hôpital, d’abord en Île-de-France, puis en région PACA, et se souvient du cas d’un homme d’une soixantaine d’années, d’origine sénégalaise, transféré dans son service :

Les soignants parlaient seulement de l’odeur du patient et de sa chambre.

« Il est arrivé avec des plaies partout, des pansements sales, infectés. Il avait des problèmes vasculaires et un dossier quasiment vide. » Elle explique que le patient s’est vu administrer une dose trop importante de médicament. « Au départ tout le monde voulait le soigner, même si c’était difficile, puis le médecin a commencé à le laisser tomber, mais une équipe sans médecin c’est comme une équipe sans bras ». La soignante raconte alors que le patient en question ne parlait plus et que les soignants l’évitaient de plus en plus. « C’était très dur pour sa famille de le voir ainsi. »

D’après son témoignage, l’homme finit par avoir une mort difficile. La soignante se souvient aussi des mots utilisés par ses collègues, après le décès du patient : « Les soignants parlaient  seulement de l’odeur du patient et de sa chambre ». Elle ajoute « Ça m’a fait beaucoup d’angoisse ».

Toujours à propos de patients noirs elle nous raconte : « mon amie qui est noire devait se faire opérer pour une chirurgie digestive. Lors de sa prise en charge, ils (les soignants, sic) ne lui donnaient pas d’antidouleurs et quand elle leur parlait, il ne lui répondaient pas »

Ils sont infantilisés et on dit souvent d’eux que ce sont des personnes hystériques. 

Les clichés sur les personnes noires, persistent dans la société, comme le fait de croire que les corps noirs sont plus ‘forts’, ‘sportifs’, ‘rigides’, donc plus aptes à supporter certaines douleurs. Des idées reçues et répandues, notamment dans le corps médical. « On ne leur permet pas assez de s’exprimer, car elles sont perçues comme ‘fortes’ et quand elle crient elles ne sont pas prises au sérieux », détaille la soignante à propos de l’accueil des femmes noires.

Une situation qui se répète aussi pour les patients maghrébins. « Ils sont infantilisés et on dit souvent d’eux que ce sont des personnes hystériques », ajoute la jeune femme. Mais attention, elle nous précise que les personnes qui tiennent ce genre de propos sont aussi bien blanches que non-blanches.

Afin de mettre fin à cette situation, pour cette soignante, il faut faire l’analyse des pratiques c’est à dire : « parler avec le soignant, lui poser des questions sur ses actes, lui laisser donner son point de vue puis enfin lui faire comprendre l’impact de ce qu’il fait, lui faire avoir une prise de conscience ». 


En novembre dernier, Fatoumata racontait au BB l’horreur vécue à l’hôpital Jean-Verdier de Bondy dans la prise en charge de sa fausse couche. 

Mais des témoignages comme celui-ci ne sont malheureusement pas isolés. Sur les réseaux sociaux, des personnes qui se sont senties mal comprises, mal à l’aise, ou pire ont été violentées par le corps médical ont décider de raconter leurs histoires avec des hashtags comme #balancetonmédecin,#Médecineraciste,ou encore #syndromeméditerranéen.

Sur les réseaux sociaux, depuis quelques années, les témoignages se succèdent sur les malveillances et violences subies à l’hôpital. 

Face à ces situations, de plus en plus de voix se lèvent pour témoigner, documenter et dénoncer des pratiques malveillantes qui mettent en danger des patients déjà fragiles. Des initiatives comme le compte Instagram @syndrome.mediterraneen ont été mis en place pour éviter que d’autres drames se reproduisent, et que les institutions médicales se saisissent d’un problème encore trop passé sous silence.

Kadidiatou Fofana 

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