Avec ses nouvelles lunettes noires et rectangulaires qui encadrent son visage souriant, Toudo sort tout heureux de sa consultation : « J’ai profité de l’occasion car les miennes sont cassées. Mon chariot a roulé dessus », explique celui qui travaillait comme magasinier chez Panzani. Ce chibani malien ne connaît pas le terme médical mais il semble être atteint de presbytie : « Avec l’âge, je commence à moins bien voir de près, j’en ai besoin pour lire ».

Et Toudou n’est pas le seul. Dans la salle d’attente, une trentaine de chibanis patientent. Ils résident tous dans des foyers de travailleurs migrants à Saint-Denis. Dans quelques minutes, ils pourront savoir s’ils sont myopes, hypermétropes ou atteint de cataracte. C’est l’objectif de la journée « lunettes gratuites » organisés par l’association Banlieues Santé ce samedi à Saint-Denis, en partenariat avec les fondations Rothschild et Essilor. Une journée à destination des chibanis mais pas seulement : mères de familles monoparentales, patients suivis en psychiatrie…

Souvent isolés et mal informés sur leurs droits sociaux, plusieurs des bénéficiaires n’ont jamais mis les pieds chez un ophtalmo. Et quand c’est le cas, ils sont beaucoup à rester des années avec un appareillage qui n’est plus adapté. Dhaigham, ancien employé de ménage aujourd’hui à la retraite, raconte : « J’ai eu mes premières lunettes dans les années 2000 dont une paire qui ne me servait à rien car la correction était trop forte. Je n’ai jamais changé depuis ».

Après avoir choisi sa monture avec les bénévoles de la société Essilor, l’homme de 73 ans repart finalement avec deux nouvelles paires. Une pour voir de près et une autre pour voir de loin. « C’est la première fois de ma vie que l’on me fait un cadeau », avoue-t-il, content. « Sinon, le peu que j’ai, je me l’achète ».

Au cours de nombreuses permanences au sein des foyers de travailleurs migrants, l’association Banlieues Santé a découvert que huit personnes sur dix de plus de 55 ans n’ont jamais vu d’ophtalmo. Cette absence de soins est due à la méconnaissance du parcours de soin par les chibanis mais aussi aux inégalités qui les accablent : « C’est une population qui, pour nous, est en angle mort du message traditionnel de santé public. Ils cumulent un vrai millefeuille d’inégalités », analyse Yassine Ennomany, coordinateur de l’association.

« Ils sont majoritairement seuls. Leur famille et leurs enfants sont restés au pays donc il n’y a plus d’aidant pour les accompagner en rendez-vous, poursuit-il. Ils ont exercé des carrières pénibles dans le BTP, la sidérurgie etc. Ces professions engendrent plusieurs pathologies. Ils sont aussi sujet à la barrière de la langue. C’est compliqué pour eux de parler au médecin et de comprendre le système de santé ».

Traduction, petits gâteaux et déplacement en car

En effet, avant de connaître Banlieues santé, Dhaigham souhaitait se renseigner sur ses droits à la Sécurité sociale mais personne ne l’a aidé : « J’ai écrit une lettre à la CPAM de Bobigny mais je n’ai jamais eu de réponse. J’ai laissé tomber ». 

Ahmed est assis avec trois autres anciens en face des bénévoles d’Essilor tous vêtus d’un tee-shirt blanc pour être reconnus. Il est d’origine maghrébine et ne parle pas français. Pour se faire comprendre, Mytra, opticienne à Essilor, utilise un langage universel en désignant du doigt les montures et en levant le pouce pour acquiescer. Passant par là, Yassine et Coulibaly Bahademou, président du comité de résidents du foyer de Siqueiros, servent aussi de traducteurs. L’objectif est d’accompagner les bénéficiaires de A à Z : l’association est allé les chercher à Saint-Denis en car, les a chouchoutés toute la journée avec petits gâteaux, spectacle de magie et tutti quanti.

Pour tester la vue, les praticiens mettent à disposition une pancarte avec des symboles en forme de « E » que l’on appelle trident de Snellen. « Soit ils reproduisent le signe avec leur main, soit on leur remet un objet qui a la même forme. Ils l’orientent dans le sens où ils voient la forme », explique Carole Fitoussi, responsable de l’événement. Abdelhakim, Algérien retraité de 72 ans, s’entraîne à lire les symboles et confie en riant : « J’ai l’œil droit qui est mort. Je vois qu’avec l’œil gauche mais comme un lynx ».

Cet ancien peintre en bâtiment est arrivé en France en 1971 pour travailler et aider ses proches restés au pays. « J’envoyais 700 francs par mois à ma famille », dit-il avec fierté. Et c’est ce qui était le plus important pour lui. En parallèle, il a négligé sa santé : « Il y a quelques années, je suis tombé et j’ai un bout de bois qui est entré dans mon œil ». Jamais hospitalisé, il ne connaissait pas ses droits et avoue même n’avoir jamais eu de mutuelle. Même schéma du côté de Coulibaly Bahademou, président du foyer Siqueiros et autrefois employé dans la fonderie chez Citroën : « J’ai commencé à traiter mon problème dans les années 2000. J’ai une pathologie de naissance et également un problème à l’autre œil que je dois traiter. Auparavant, j’ai beaucoup négligé. Quand j’ai fait mes analyses, le médecin m’a dit que je pouvais finir aveugle si je restais comme ça ».

Les problèmes de vue, ça ne fait pas mal et c’est souvent relégué en arrière-plan

Si nos anciens laissent traîner ces pathologies, c’est par manque de moyens, de méconnaissance du système de santé français mais aussi parce qu’ils ont d’autres priorités selon Yassine Ennomany : « Les problèmes de vue, ça ne fait pas mal et c’est souvent relégué en arrière-plan devant les priorités du quotidien : payer le loyer, payer les transports, envoyer de l’argent au pays et à sa famille. Cet événement permet de leur montrer qu’il y a un parcours de soin, qu’il faut continuer à se faire suivre ».

Ce qui les freine, c’est également une forme de défiance à l’égard des institutions françaises. « C’est un public assez méfiant car ils pensent que l’on veut enquêter sur eux ou que l’on veut voir leur papier pour leur enlever des droits. Ils ont un background assez important avec l’administration et les institutions », éclaire Yassine. Pour pallier ce manque de confiance, l’association a expliqué sa démarche quelques jours auparavant lors d’une réunion d’information au foyer de Saint-Denis.

Ravis de cette opération, les chibanis repartent en car avec leurs lunettes de vue ou de soleil s’ils n’ont pas de problème oculaire. Pour les corrections plus élevées, ces derniers recevront leur paire au foyer dans les semaines à venir.

Masisilya HABOUDOU

Crédit photo : MH / Bondy Blog

Articles liés

  • Syndrome méditerranéen : quand le racisme et la violence s’invitent à l’hôpital

    En France, pour de nombreuses personnes racisées, l'accès aux soins peut aussi être une source de danger. Symptômes négligés, soins baclés, douleurs ignorées : des pratiques qui peuvent entraîner de graves séquelles jusqu'à des drames, souvent sous les radars médiatiques. Notre plus jeune contributrice, Kadidiatou Fofafana, s'est entretenue avec une soignante, témoin de violences hospitalières, pour comprendre la réalité du phénomène. Analyse.

    Par Kadidiatou Fofana
    Le 03/06/2021
  • Les étrangers meurent plus que les autres en France

    Professions plus exposées au Covid-19, logements plus petits, discrimination dans l’accès au soin… Tout au long de leur vie, les étrangers sont confrontés à la précarité et aux discriminations. Un drame social que l’on retrouve aussi dans le nombre de décès en France des personnes nées à l’étranger qui a augmenté deux fois plus que celui des autres en 2020. Témoignages et analyses.

    Par Pauline Chambost
    Le 04/05/2021
  • Avoir ses règles en prison : la double peine

    Comment les prisons françaises gèrent-t-elles les menstruations de leurs détenues ? Alors que la question de la précarité menstruelle a soulevé un large débat médiatique et politique au cours des derniers mois, la question de la condition des femmes détenues reste toujours invisibilisée. Témoignages et analyses.

    Par Eva Fontenelle
    Le 30/04/2021