« Zéro dose cette semaine », se désolait Patrick Jarry (DVG) maire de Nanterre, la semaine du 7 février. La ville attendait 420 doses mais faute de pénurie elles n’ont pas été livrées. Selon l’ARS (Agence régionale de santé) cette pénurie est due à une baisse momentanée des livraisons. Or la ville de Neuilly-sur-Seine a reçu 540 doses, ce qui est « inacceptable » juge le maire de Nanterre. « Il y a une injustice, parce que j’ai appris par la presse que Neuilly avait 540 doses de vaccin ce matin, donc c’est inacceptable », déplore le maire nanterrien auprès de France 3.

D’après Pierre Ouzoulias, sénateur des Hauts-de-Seine (PCF), le maire de Nanterre aurait aussi demandé au préfet le nombre exact de personnes vaccinées par ville, mais les chiffres seraient indisponibles. « L’ARS n’a aucune transparence sur la façon dont elle attribue les doses. C’est très difficile pour les maires d’obtenir de l’ARS des informations fiables sur le nombre de vaccinés et sur le nombre de doses ». déclare l’élu. Il ajoute que l’ARS « a un fonctionnement extrêmement bureaucratique complètement coupé des élus, c’est leur manière de travailler ».

À Bobigny, en Seine-Saint-Denis, le nouveau centre de vaccination compte répondre aux besoins des quartiers populaires .

Une fracture sociale mais aussi numérique

Du côté du département de la Seine-Saint-Denis, on compte environ 80 000 personnes âgées de plus de 75 ans. Malgré la faible part de personnes âgées, 5,4%, au sein de la population du département, la Seine-Saint-Denis a été la plus touchée en Île-de-France, et deuxième à l’échelle nationale, par la pandémie.

L’ARS affirme que 25 % des personnes de +75 ans du département de la Seine-Saint-Denis ont été vaccinées. Mais alors que la campagne de vaccination se concentre sur les populations âgées, les habitants de la Seine-Saint-Denis, et notamment les actifs aux métiers d’entretien, de livraison, sont encore continuellement exposés au virus, sans que leur précarité soit prise en compte dans la campagne.

Selon l’Insee, le taux de mortalité a augmenté de 110 % lors de la première vague (entre le 02 mars et le 10 mai 2020) par rapport à la moyenne nationale. Pierre Laporte, vice-président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis rappelle q’une personne dans la précarité à deux fois plus de chance de développer une forme grave de la maladie et de décéder.

La majeure partie de la population active en Seine-Saint-Denis est employée dans des secteurs essentiels, dont les activités ne sont pas compatibles avec la protection qu’offre le télétravail. « Ce qui serait scandaleux serait de pénaliser les premiers de corvées via la campagne vaccinale », indique M.Ouzoulias.

À cette fracture sociale vient s’ajouter une fracture numérique qui avantage les populations issues des quartiers les plus aisés.

Le gouvernement ignore ce qu’est la fracture numérique, il fait comme si toute la population était issue de la classe moyenne.

 

Une première dose, obtenue parfois au bout de plusieurs semaines d’attente.

La prise de rendez-vous pour se vacciner se fait principalement sur les plateformes en ligne : Doctolib, Maiia. Cependant la fracture numérique qui frappe les quartiers populaires et la population âgée qui ne maîtrisent pas souvent les outils informatiques freinent leur accès à la vaccination. « Le gouvernement ignore ce qu’est la fracture numérique, il fait comme si toute la population était issue de la classe moyenne », déplore Pierre Ouzoulias.

Les parisiens à l’assaut des centres de vaccination de banlieue

D’autant plus que face à la saturation des centres de vaccination, les parisiens ont pris d’assaut les centres de proche banlieue en profitant de l’incapacité de la population précaire à utiliser ces plateformes.

Ce qui laisse les habitant·e·s des quartiers populaires sans aucune possibilité pour se faire vacciner. « Il y a une forme de tourisme vaccinal qui est insupportable, et cela favorise toujours les mêmes : ceux qui peuvent se déplacer facilement et qui n’ont pas de difficultés avec l’informatique. », blâme Pierre Ouzoulias. Certaines villes de Seine-Saint-Dans ont préféré limiter les créneaux de rendez-vous sur les plateformes qui sont majoritairement occupés par des personnes venant d’autres départements.

Mais le préfet de la Seine-Saint-Denis ne semble pas prendre en compte les difficultés d’accès au numérique des habitants du département. Dans un mail dévoilé par Libération, le préfet Georges-François Leclerc a exigé fermement l’ouverture de créneaux horaires sur la plateforme Doctolib : «il me paraît tout simplement inconcevable que ce département n’ouvre pas de rendez- vous sur Doctolib en février et mars […] je vous remercie donc de noter que je tirerai toutes les conséquences dans mes arbitrages ultérieurs, de l’absence de nouveaux rendez-vous.».

Dans un projet de point de vigilance daté du 19 Janvier 2021, le Comité de Contrôle et de Liaison Covid-19 exhorte que « le dispositif de prises de rendez-vous doit, pour tous les territoires, inclure une solution pour les personnes sans téléphone et sans accès internet. ».

Pour Pierre Ouzoulias le gouvernement doit mettre en place « un vrai service public qui va à la rencontre des populations qui ont difficilement accès à la vaccination ».

Dans le nouveau centre de Bobigny, les soignants tentent de répondre au mieux au flux des patients.

Des initiatives mises en œuvres pour pallier les inégalités d’accès au vaccin à Bobigny

Ce lundi 15 février un nouveau centre de vaccination s’est ouvert dans les locaux de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) de Bobigny. Ce centre a été lancé grâce au soutien de l’ARS, du préfet de la Seine-Saint-Denis et de l’Assurance Maladie. Une initiative qui cible exclusivement les personnes précaires de +75 ans et éloignées de la vaccination. Ainsi que les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (C2S), de minimas sociaux et de l’Allocation de Perte d’Autonomie.

Pour la prise de rendez-vous, les patient.es sont directement contacté.es par téléphone par l’assurance maladie. Avec ce centre de vaccination, l’objectif est de proposer un dispositif de vaccination mixte : une prise de rendez-vous sur les plateformes en ligne et par téléphone.

Certaines communes n’ont pas de centres de vaccination et donc nous devons penser aux habitant.es de ces communes. Doctolib est une solution pour eux.

Georges-François Leclerc, préfet de Seine-Saint-Denis, reste inflexible au sujet des plateformes comme Doctolib en soulignant leur importance pour les communes n’ayant pas de centres de vaccination. «  Il y a 17 communes qui ont un centre de vaccination sur 40, certaines n’en n’ont pas et donc nous devons penser aux habitant.es de ces communes. Doctolib est une solution pour eux », a indiqué le préfet lors de sa visite du centre.

La bataille de la confiance et de la connaissance du vaccin n’est pas gagnée mais à chaque personne vaccinée, c’est la protection collective pour tous.

L’ARS affirme que 20 % des personnes de +75 ans du département de la Seine-Saint-Denis refusent encore la vaccination lors des appels téléphoniques. 10 % souhaitent réfléchir et consulter leurs proches avant de rappeler le centre pour se porter volontaires.

« La bataille de la confiance et de la connaissance du vaccin n’est pas gagnée mais à chaque personne vaccinée, c’est la protection collective pour tous » a déclaré ce mercredi Aurélien Rousseau, directeur général de l’ARS Île-de-France, durant la visite du centre de Bobigny. Le centre de vaccination a reçu cette semaine 700 doses et aura 1000 doses au cours de chaque semaine du mois de mars d’après Aurélien Rousseau.

À l’ouverture du centre, de nombreuses personnes âgées sont venues pour se vacciner. « On a attendu trois semaines avant d’avoir un rendez-vous », affirme un couple de seniors originaires de Bondy, venus pour recevoir leur première dose de vaccin « On est très content de cette initiative, on vient nous chercher en voiture, c’est pratique pour nous ».

Un bus d’information vaccinal qui sillonne la Seine-Saint-Denis

Le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a également lancé une autre initiative, un bus d’informations qui sillonne depuis le lundi 15 février le département. A son bord, infirmier.ères et secrétaires sont mobilisé.es pour conseiller les habitant·e·s du département à se faire vacciner. Le bus distribue des kit d’hygiènes, diffuse des numéros d’aide psychologique et aide à la prise de rendez-vous. Le conseil départemental envisage de vacciner à bord du bus dès que les doses de vaccin seront livrées.

Le bus passera dans 21 villes du département jusqu’au 31 mars prochain. Cette opération s’inscrit dans cette optique « d’aller vers » les plus précaires, qui paient encore une double peine, après l’exposition à la contamination, celle du manque d’accès à la vaccination.

Emeline Odi

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