Il y a quelques semaines, je signais un billet d’humeur sur le match de football France-Maroc et ses sifflets. Son ambiance était comparée au France-Algérie du 6 octobre 2001 au cours duquel Lilian Thuram avait empoigné un jeune parmi la foule qui avait envahi le terrain et provoqué l’annulation du match. J’avais alors exprimé mon inquiétude sur le fait que la plupart des médias ne relateraient pas ces événements. J’avais hélas raison.

Sauf que fin janvier, le meilleur magazine de passionnés du ballon rond, So Foot, consacrait plusieurs pages à ces deux évènements « graves » de société. Ils ont d’ailleurs réussi à organiser une rencontre et une discussion « à bâtons rompus », entre le doyen de l’équipe de France et ce jeune qu’il avait pris à partie en 2001.

Mamadou Ndiaye a aujourd’hui 23 ans, 17 ans à l’époque. Il explique son geste d’alors par sa motivation première : passer à la télé. Il se rappelle encore de ce que Lilian Thuram lui a dit ce fameux soir sur la pelouse du Stade de France : « Ce que tu fais, ce n’est pas bien ! Tu donnes une mauvaise image de toi aux racistes, les gens qui regardent la télé. Ils vont être bien contents d’avoir de quoi vous rabaisser. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ? » Mamadou, lui, restera muet.

Le gamin de l’époque raconte l’avant-match où il régnait « une ambiance particulière » dans le stade, « les gens avaient la haine contre la France » et alors qu’elle enchaînait les buts, « les gens ont eu encore plus la haine et ils sont rentrés sur la pelouse. Moi j’ai suivi, je voulais m’amuser… ». Le défenseur de l’équipe de France lui demande pourquoi il existait ce climat de haine. La réponse est claire : « A cause des problèmes de racisme, des problèmes de la société, de l’intégration […] On ne vit pas comme tout le monde. »

A la question « C’est quoi pour toi, un français normal ? », le jeune répond « un Blanc ». Lilian Thuram rest choqué par cette réponse. Il tente alors de lui ouvrir les yeux : « Soit tu joues le rôle qu’on veut te donner, celui du jeune de banlieue […], soit tu te considères comme un Français à part entière et tu contribues à l’amélioration des choses. » Et Thuram de critiquer la facilité de prendre comme alibi la galère pour se faire remarquer et agir n’importe comment.

Reste que pour expliquer son mal-être, Mamadou évoque son manque de repères : « Je connais personne qui a fait de longues études. » Il a cet argument surprenant : « Un Français ça mange avec des couverts, devant la télévision. Ils ont des entrées, des desserts… Nous, on mange du mafé à la main, sans couvert … » Je perds mes mots tant cette raison est pathétique.

Lilian Thuram revient sur les événements de Villiers-le-Bel. « Les propos de Mariani » l’ont révolté : ce dernier doutait de la nationalité française des deux jeunes tués dans l’accident de leur mot avec la voiture de police. Le problème de Mamadou sur la question de l’identité reste donc posé : en France, il se dit Sénégalais et au Sénégal on lui dit qu’il est français.

Politique ? Thuram qualifie de connerie la formule sulfureuse « La France tu l’aimes ou tu la quittes ». « Quand tu aimes un pays, tu réfléchis et donc tu critiques », dit-il. Puis c’est au tour de Le Pen de s’inviter dans la conversation : le jeune Mamadou évoque sa peur du FN pour ses parents qui n’ont pas de papiers français. Enfin, le dialogue aborde la dernière élection présidentielle : « J’ai voté Besancenot au premier tour et Ségolène Royal au second. Résultat, c’est Sarkozy qui est passé. Moi je voulais pas qu’il devienne président », confesse Mamadou. Aux municipales, il s’abstiendra, n’étant pas convaincu que cela changera quelque chose dans sa vie.

Cet échange organisé par So Foot est à saluer. La libre parole donnée aux deux hommes est une réussite, et même si elle ne résout pas grand-chose au bout du compte, elle a le mérite d’exister. Car donner la parole à des jeunes comme Mamadou est très rare, surtout de la part d’un magazine de foot.

Yoann Defaix

Interview « Les retrouvailles» par Cherif Ghemmour et Javier Prieto Santos

Pour avoir l’intégralité de l’interview, So Foot février 2008 (3,50 euros), avec une enquête « Les Bleus sont-ils l’équipe de toute la France ? »

Yoann Defaix

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