C’est sur la place Fréhel, rue de Belleville, dans le XXème arrondissement de Paris que se dresse une structure étonnante installée à la place de la terrasse du cabaret populaire « Culture rapide ». Pilote le Hot, artiste et gérant du lieu – qui a dû fermer en raison du reconfinement –  est à la tête de la distribution quotidienne de trois cents soupes, boissons chaudes et viennoiseries.

Cet habitué du quartier dirige également l’association « Slam productions » qui participe chaque année à la coupe du monde de Slam et de poésie. Dans cette période de crise, il aime à penser que le rôle des artistes et des créatifs est aussi , pour celles et ceux qui le peuvent, de venir en aide aux personnes qui en ont besoin.

Une initiative solidaire spontanée qui permet de remettre du lien dans ce quartier du XXème arrondissement de Paris.

Une initiative solidaire spontanée, menée par Pilote le Hot, qui permet de remettre du lien dans ce quartier du XXème arrondissement de Paris.

Des « invités » à la place des clients

C’est dans cette perspective qu’il a mis en place ces soupes « sur le modèle économique du don et du partage », autrement dit il a choisi d’oublier pour un temps la rentabilité, et de troquer les habituels clients pour des « invités ». Chaque demi-journée, cinq à six bénévoles viennent tenir ce « marché de Noël » gratuit, et installent le matériel de cuisine acheté chez Métro, par l’organisateur lui-même. Séduite par son projet, l’enseigne de vente en gros lui a par ailleurs offert une centaine d’euros d’ustensiles.

Il faut dire que l’énergie du protagoniste est communicative, et il n’a pas mis longtemps à trouver des partenaires chez des commerçants du quartier pour alimenter ses soupes. Le Franprix, la Biocoop et une boulangerie voisine lui délivrent ainsi chaque jour leurs invendus. Du côté des pouvoirs publics, aucune aide n’a été apportée pour le moment, exceptée une visite de la mairie d’arrondissement deux jours après le début de la distribution pour annoncer qu’ils se chargeraient des formalités en préfecture.

Des nouveaux bénévoles au rendez-vous

En cette matinée froide de décembre, ils sont cinq volontaires à arriver, préalablement inscrits en ligne pour faciliter l’organisation. Félix, habituellement employé du restaurant, est également présent et solidaire, avouant volontiers « le côté altruiste et le côté
égoïste »
de la démarche, qui permet aussi de garder une activité plutôt que de rester enfermé.

Les bénévoles du jour ont un profil similaire, tous ont moins de 35 ans et souhaitaient se rendre utile après avoir vu leur activité professionnelle diminuer. Un point commun les rassemble : ils n’ont pas ou très peu d’expérience associative préalable. La crise du Covid-19 a donc aussi réveillé le goût du partage chez de nombreux jeunes, une génération qui semble aussi désemparée que prête à construire une société plus solidaire.

Dès 10h30, la mise en place peut s’effectuer. Le responsable rayon fruits et légumes de la Biocoop, Gabriel, qui apporte chaque jour les invendus du magasin, vient prendre des nouvelles et demander le menu du jour. Il confie avoir déjà essayé de travailler avec plusieurs associations, mais en vain, à cause d’exigences trop difficiles à tenir, comme celle de constituer des paniers. Là, il amène simplement chaque jour ses invendus, et la soupe peut s’improviser.

Un pansement local sur une crise globale

À 11h45, certains invités commencent à arriver, dont Véronique, intermittente du spectacle et habitante de Ménilmontant. Elle emprunte un petit couloir de plein-air bricolé, où est indiqué un sens de circulation, pour arriver à l’entrée où un premier bénévole l’accueille, saluant chacun et dispensant gel hydroalcoolique au passage. En attendant que la distribution commence, certains vont jeter un oeil au portant installé sur la place, le vestiaire partagé, où sont proposés des vêtements que chacun peut venir donner.

Puis enfin peuvent affluer, plus ou moins nombreux selon les heures, ceux qui viennent chercher un bol de soupe, « chaud » tient à souligner Pilote, qui regrette qu’il n’existe encore trop peu d’initiatives permettant de délivrer des repas chauds.

Les profils sont divers : se succèdent les « enfermés dehors », les personnes sans-abris du quartier qui s’installent quelques mètres plus loin avant de revenir chercher un café, et ceux qui ont encore un toit sur la tête, mais qui ne peuvent pas passer devant l’opportunité d’un repas gratuit. Comme cette femme, habitant à une dizaine de minutes, et qui demande s’il est possible de récupérer des soupes en plus, pour sa soeur et ses enfants restés chez elle.

Près de trois cents soupes par jour sont distribuées par ces bénévoles, néophytes pour beaucoup.

Ici, aucun rationnement, et rares sont ceux qui ne demandent pas un deuxième service, ou des viennoiseries à emporter pour plus tard. Des riverains avec plus de moyens viennent aussi chercher une soupe en laissant une pièce dans une boite prévue pour les dons, afin de continuer à faire fonctionner le projet.

L’inclusivité, c’est l’une des valeurs phares de l’opération, l’un des douze « principes des soupes de Belleville » : « Tout le monde a le droit de recevoir et donner sans jugement , quels que soient son âge, son orientation sexuelle, son origine, sa religion ou absence de religion, sa catégorie socio professionnelle, ses moyens ou son absence de moyen », argumente le restaurateur à l’origine de l’initiative.

Le défilé sur la petite place révèle le besoin qui existait.

Le défilé sur la petite place révèle le besoin qui existait, et qui s’est accru durant cette période d’explosion des vulnérabilités financières, professionnelles, et sociales. Les invités de la soupe semblent approcher en grande partie des soixante-ans, mais de nombreux jeunes dans leur vingtaine viennent aussi. Pour une portion conséquente des invités venus chercher un repas, les difficultés dataient d’avant la crise du
Covid-19.

Pour beaucoup ce sont des sans-abris, mais aussi quelques réfugiés parlant encore difficilement français. Un père et son fils, d’origine afghane, viennent ainsi depuis quelques jours trouver un repas. L’efficacité de la mission menée jusqu’ici inspire l’optimisme autant qu’elle met en lumière la réalité de la pauvreté qui se développe un peu plus chez certains, de la précarité qui naît chez d’autres.

Si le projet multidimensionnel semble fonctionner, et suscite une grande reconnaissance de tous ceux qui en bénéficient, cela tient aussi aux précieux moments qu’il permet. Il est à nouveau possible avec les bénévoles, ou avec les invités qui patientent – toujours avec les gestes barrières – d’échanger quelques mots et de retrouver pendant ces moments un contact humain qui se fait rare.

Chez les partenaires, organisateurs, et bénévoles, prédomine une envie d’avoir un impact sur la vie de leur secteur et de ne pas laisser la crise piétiner les individus. Les soupes devraient continuer jusqu’à Noël « au moins », car leur organisateur a une vision de long terme, celle de changer son quartier, à défaut du monde d’après.

Mona Guichard

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