L’adversaire, ce vendredi 3 juin 2016 était plus balèze que Foreman, Frazier, Moore ou encore Liston. Des « problèmes respiratoires », ont mis fin à l’immense destin de Muhammad Ali, triple champion du monde des lourds et unanimement reconnu comme l’un des plus grand boxeur de tous les temps. Un dernier coup encaissé aux poumons, pas tellement loin du foie et du plexus solaire, et le grand Ali est passé des quatre cordes du carré magique au quatre planches du cercueil.
A 74 balais, le temps où il volait comme une abeille pour piquer comme un papillon est passé. La mort d’Ali, c’est avant tout le moment où tu piges, si tu l’avais pas encore imprimé, que tout le monde y passera. Parce qu’Ali, on l’imagine pas becter les pissenlits par la racine. C’est le mec qui pourrit tout les fils de tes réseaux sociaux avec ses punchlines de philosophe reprises régulièrement par les copains et les médias. C’est le type qui a sa trogne de beau gosse éternellement jeune collée dans toutes les salles de boxes de la planète. C’est le gusse que les entraîneurs ne citent à leur poulain que pour leur dire « montes tes mains, t’es pas Ali, tu vas en prendre plein la poire ». Si tu te prends pour Ali, c’est que tu vas finir au tapis, parce que t’as forcément pas le niveau.
Le moutard de Louisville, dans le Kentucky, qui a poussé la porte d’une salle de boxe à douze balais parce qu’un autre niard lui avait chouravé sa bicyclette a tout gagné. Les golden gloves, célébrissime compétition amateur des Etats-Unis en 1959 et 1960, chez les mi-lourds et les lourds. Les jeux de Rome, en 1960, de retour chez les mi-lourds. Mais quand on pense Muhammad Ali, on ne pense pas breloque olympique. On pense au joli garçon qui, verbe haut, était foutu de dire à quelle reprise il étalerait son adversaire. On pense au grand boxeur d’1m91 qui se déplaçait comme un poids léger, sur la pointe des pieds à la manière d’un rat d’opéra. On pense aux 96 kilos de muscles qui roulaient sous la peau ébène avec la grâce du félin sur les éternelles images de « shadow boxing* » que les annonceurs font tourner en boucle avant les grands combats. On pense au jeune noir Américain qui a changé son nom de descendant d’esclave, Cassius Clay, pour prendre celui du prophète. On pense au pugiliste qui s’est converti à l’islam en 1967 autant pour des raisons politiques que spirituelles. On pense à l’homme qui a dit non à la guerre du Vietnam, qui a pour cela été interdit de ring, et qui a réussi à récupérer ses titres, comme un majeur levé bien haut aux yeux de l’Oncle Sam belliqueux.
C’est en 1964 qu’Ali devient champion du monde pour la première fois. Après 19 combats pros chez les poids lourds (+ de 91 kilos) dont une quinzaine abrégés. Sonny Liston avait le titre. Sonny Liston était une brute. Un grand combattant, au punch ravageur. Cassius Clay, le petit jeune qui montait et qui avait été élu boxeur de l’année en 1963 par ring magazine venait pour prendre sa raclée. Il obligeait pourtant le champion, blessé à l’épaule, à abandonner au sixième round après avoir balancé un nombre non négligeable de coups dans le vide. Après une revanche, remportée sur un K-O fanfaronnant et controversé, Clay est le champion incontesté des poids lourds.
Jusqu’en 1966, où il devient objecteur de conscience contre la guerre du Vietnam, pour la simple et bonne raison « qu’aucun Vietnamien ne (l)’avait traité de nègre ». Il est alors forcé de laisser son titre. Cela lui vaut une belle prune et de la taule. S’il ne finira pas effectivement derrière les barreaux, il aura des pépins financiers jusqu’à la résolution de l’affaire, en 1971. Et puis, Cassius Clay qui s’appelle désormais Muhammad Ali depuis 1967 a perdu du temps, en plein milieu de ses plus belles années de sportif. Quelques combats montreront que sa vista et son punch sont intacts. Mais désormais, un autre immense boxeur est champion du monde des lourds. Joe Frazier. Smokin’ Joe, comme on l’appelle. Nommé ainsi par son coach pour sa capacité à faire fumer ses gants. Frazier, c’est une machine de guerre, avec un crochet du gauche à déplacer un tank.
C’est le 8 mars 1971, au Madison Square Garden, pour ce qui était alors présenté comme le « combat du siècle » qu’Ali et Frazier se rencontreront pour la première fois. Autre chose que l’aride, technique et lucratif affrontement entre Pacquiao et Mayweather. Raide comme un coup de trique pour le grand Ali. Lui qui se rêvait en Rocky Marciano perd son invincibilité au terme des quinze rounds après avoir mis à deux reprises un genou à terre. Il en voudra à Frazier toute sa vie. Ce dernier passera douze jours à l’hosto pour pépins cérébraux. On ne vainc pas Ali comme ça. Il se dit que Smokin’ Joe ne s’est jamais remis de cet affrontement. Force est de constater qu’il ne retrouvera pas ce niveau par la suite.
Mais Ali n’a pas fini d’écrire sa légende, à l’encre indélébile dans le grand bouquin de l’histoire de la boxe. Et un autre mec va aider pour la rédaction. En 1973, Georges Foreman éclate la tête de Joe Frazier. Ali, de son côté, a pas mal bourlingué pour reprendre du poil de la bête, mais perd par décision contre Ken Norton et se fait péter la bouche, au sens premier du terme par le bougre. Pour redevenir le meilleur, Ali doit en cogner trois. Norton, Frazier, et Foreman. Il fait partie de ces boxeurs qui ne laissent pas une défaite impunie. Et qui se foutent royal d’une ceinture autour du buste si cette dernière n’est pas la preuve qu’il est le roi incontesté des échanges de gnons professionnels. 1973 toujours, il prend sa revanche sur Norton. Puis sur Frazier l’année suivante.
Dans l’histoire de la boxe, l’année 1974 a une place à part. Quand on dit Kinshasa à un boxeur, même le plus nul en géographie, il tique. Ali doit combattre contre Foreman pour le titre de champion du monde WBA et WBC des poids lourds. Foreman est à 40 victoires pour autant de combats. 37 fois, il a abrégé les échanges. Le combat a lieu au Zaire, sous l’égide du dictateur Mobutu et du pire magouillard habitué de la taule de l’histoire du noble art, Don King. Prévu à l’origine pour le 25 décembre, il est repoussé de cinq semaines à cause d’une blessure à l’arcade subie par Georges à l’entraînement. Le fameux « rumble in the jungle » aura lieu le 30 octobre. Le challenger a été accueilli par le peuple Zairois au son des « Ali, bumaye », en Français, « Ali, tues-le » ! Mais les bookies voient Foreman vainqueur. Et se gourent. L’incroyable Ali renvoie sa science du ring au placard. Contre un mec aussi grand que lui, plutôt que de danser et balancer son fameux « jab », il choisi de coller ses mains au visage et subir les coups de boutoir du butor Foreman. Ce dernier est habitué aux combats courts. C’est de souffle qu’il tombe à court, rapidement, et perd par K-O à la huitième reprise. Ali est de retour au sommet dans la chaleur Africaine.
Dans la carrière d’une légende, il y a des combats qui doivent s’avérer facile. Pour faire simple, on l’expliquera de la manière suivante. Après un combat rude, pour défendre les ceintures durement gagnées, on fait tomber un gros billet à un type moyen, pas trop mauvais mais surtout pas trop dangereux, pour défendre le titre pépère à la maison avant de retourner vers des affrontements de premier plan. Le type moyen s’appelle Chuck Wepner. Un mec avec une calvitie, sans style, et une brioche naissante. Un record à 30 victoires pour 9 défaites et 2 nuls avant d’affronter le champion. Mais un gros morceau, d’un mètre quatre vingt seize. Le garçon perd, comme prévu après quinze rounds par K-O technique. Mais il se permet le luxe d’envoyer l’immense Ali au tapis. C’est lui qui inspirera à Stallone l’histoire de Rocky. La petite histoire rencontre la grande, et s’écrit en filigranes entre les pages de la carrière d’Ali.
Mais l’Histoire se rappelle plus aisément des champions que des Wepner. On lui objectera qu’elle a tort, mais la boxe est ainsi faite. Après « the rumble in the jungle », c’est l’heure pour Ali d’affronter pour la troisième fois Smokin’Joe. Le combat aura lieu aux Philippines. Il s’appelera « Thrilla in Manilla ». Ce sera l’un des plus grands affrontements de tous les temps. Ali est considéré comme étant en déclin. C’est la première fois de sa carrière qu’il dépasse le quintal. Les deux hommes échangent des beignes pendant quinze rounds par 38 ou 52 degrés selon les sources. Quoiqu’il en soit il faisait chaud. Et on n’écrit pas une légende avec un thermomètre. C’est à coups de poings que ces frères ennemis le feront. Le coach de Frazier sauve peut être la vie des deux hommes en empêchant son poulain, très marqué, de reprendre les hostilités à l’appel de la quinzième reprise.
On arrêtera le récit ici. Ou à peu près. Ali a eu du mal à quitter le ring. Il a enchaîné les combats de trop, comme on dit. Il est ensuite battu par de bons boxeurs, mais qui sont loin de son talent. Et puis, il divorce deux fois, se fait ponctionner sévère sur le plan financier par ses amis musulmans et n’est plus que l’ombre de lui-même entre les cordes. Il raccroche les gants en 1981. En 1984, il est atteint de la maladie de parkinson. Un boxeur qui se met à sucrer les fraises, c’est du classique. Pourtant, Ali, il était toujours loin des préjugés de comptoir sur le noble art. Un professionnel de la cogne avec une gueule d’ange et une tête aussi bien faite que bien pleine. C’est pour ça qu’on se disait que la faucheuse ne pourrait pas l’avoir. Que c’est elle qui jetterait l’éponge à l’appel de la quinzième reprise sur les conseils de son coach. Ali est aujourd’hui à table avec Jack Dempsey, Rocky Marciano, et Sugar Ray Robinson. Sûr qu’ils ont plein de truc à se dire.
Mathieu Blard
*Boxe dans le vide face à un adversaire invisible

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