Une motivation, une soif d’entreprendre et une facilité d’adaptation, c’est ce qu’ont détecté les différents employeurs chez Trésor Kibangula et notamment Jeune Afrique. Ce magazine spécialisé dans l’actualité africaine a trouvé chez ce jeune Congolais de vingt neuf ans, un professionnel qui en plus de posséder les savoirs techniques du journalisme, dispose d’une connaissance du terrain et de la culture africaine. Il parle notamment le swahili et le lingala, deux langues locales de la région centre-africaine. Un élément essentiel dans le choix de cette rédaction spécialisée. Trésor se justifie, « Jeune Afrique a déposé une offre pour un emploi de rédacteur spécialisé dans l’Afrique subsaharienne. Ils ont reçu une quarantaine de personnes qui n’avaient pas le profil. C’est pourquoi ils se sont tournés vers moi. »

Trésor Kibangula a quitté son pays natal la RDC, il y a deux ans pour intégrer l’une des meilleures écoles de journalisme de France, l’ESJ. Dans sa ville d’origine Kisangani, alors que la guerre régnait dans sa région, il prenait déjà des notes sur des petits carnets afin de rendre compte de la situation. Il est l’un des premiers bloggeurs du pays s’exprimant sur congoblog. Arrivé à Lille, il créé son propre blog, congolol, un site humoristique et satirique sur l’actualité de son pays.

Le jeune Congolais a terminé son cursus au mois de mai 2012 avec son diplôme en poche. Dès sa sortie de l’école, il est pris comme pigiste pour le site web de France 24 pendant près de quatre mois. Aujourd’hui, il a décroché un CDD de 7 mois à Jeune Afrique qu’il ne peut exercer faute de papiers. Afin de régulariser sa situation et de pouvoir travailler légalement sur le territoire français, il a demandé le changement de statut de son visa d’étudiant en visa de travail. Devant son dossier, son entourage était très optimiste quant à l’obtention de son autorisation de travail temporaire. Un emballement un peu précipité.

« Je suis un peu abattu »

Une logique que ne semble pas partager les autorités. Dans le courrier froid de l’administration, reçu par Trésor, il est précisé que dans la catégorie « journaliste rédacteur » le marché du travail d’Ile de France recense 4494 demandeurs d’emploi et seulement 391 postes. Donner un emploi à un étranger n’est donc pas une priorité. Sauf que ces statistiques ne tiennent pas compte des spécificités de la profession. Yves Zihindula, un ami Congolais de Trésor lui aussi étudiant à l’ESJ réagit face à ce refus : « c’est regrettable et frustrant. Je suis partagé entre deux sentiments : la colère et  la compassion. La France se recroqueville de plus en plus sur elle-même. »

Malgré cette déception, Trésor ne se résigne pas et son employeur non plus – preuve s’il en est de sa volonté de garder cet élément dans son équipe. Jeune Afrique l’a dirigé vers les services d’un avocat spécialisé en Droit des étrangers. Trois recours devraient être déposés cette semaine : un recours gracieux à la Préfecture, un recours au Tribunal Administratif et un troisième directement au Ministère de l’Intérieur. Le jeune homme espère que son dossier sera regardé plus attentivement, « ils n’ont pas tenu compte du profil. Trésor c’est un numéro comme tout le monde… » Un traitement de l’immigration étudiante qui laisse perplexe. Les études de cet étudiant étranger ont été en partie payées par l’Etat français. Une question que soulève sans hésiter Yves : « C’est quand même dingue! La France débourse des sommes pour payer les études de Trésor en terme de bourse et à la fin, elle refuse de profiter de lui après la formation. »

Déjà lorsque nous l’interrogions au mois de janvier, le jeune homme s’inquiétait de ne pas pouvoir rester travailler en France. La circulaire du 31 mai de Claude Guéant avait rendu difficile l’obtention des visas de travail, mais avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et la circulaire de Manuel Valls visant à assouplir les démarches,  « j’étais optimiste en posant ce dossier, en plus je l’ai monté avec Jeune Afrique dans lequel ils motivent leur volonté et leur promesse de m’embaucher. » Malgré cette assurance la préfecture refuse de délivrer le sésame : « Je suis un peu abattu. Tout le monde était content que la circulaire Guéant soit abrogée maintenant faut voir l’application. » Mais pour lui pas question de critiquer la décision : « Avec mon avocat nous avons décidé de jouer le combat juridique sans polémique. »

Un élan de soutien pour Trésor

Devant cette situation, les amis et proches de Trésor ont réalisé un site pour le soutenir et faire connaître son problème. Mise en ligne le 31 octobre, la pétition recueille déjà plus de 1 200 signatures. Yves encore étudiant se pose des questions sur le futur, « nous faisons beaucoup d’efforts pour nous intégrer, nous adapter à la société française. Trésor l’a réussi parfaitement. Et voilà… » Les professionnels du journalisme qui ont croisé le chemin de Trésor affichent leur soutien au jeune journaliste en postant des mots d’encouragements. Parmi eux : Sylvain Attal (chef du service multimédia de France 24/RFI), Marc Capelle (directeur de l’ESJ), Alexandre Léchenet (datajournaliste au Monde),  Yann Guégan (rédacteur en chef adjoint de Rue 89)… « Ca fait chaud au cœur de voir tous ces gens même des personnes que tu ne connais pas qui te soutiennent, tu te sens moins seul. »

Trésor est officiellement étudiant jusqu’au 17 novembre 2012. Après cette date, il devra attendre – deux mois – dans la limite de la légalité, la décision des différentes instances. Une période durant laquelle, il ne peut pas travailler légalement. Une difficulté de plus pour ce jeune étranger qui commence tout juste dans la vie active : « C’est très stressant, parfois démotivant. Je suis venu habiter à Paris avec mes petites économies avec une promesse d’embauche. Maintenant je dois me débrouiller au jour le jour avec l’incertitude du lendemain. » Si le recours est négatif, Trésor devra quitter la France.

Charlotte Cosset

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